Crise de la RAM : pourquoi acheter un smartphone va vous coûter encore plus cher ?

La RAM connaît une flambée des prix sans précédent en 2026, avec des hausses pouvant atteindre 700 % en quatre ans. Une plainte collective accuse Samsung, SK Hynix et Micron, qui contrôlent 90 % du marché mondial, d’avoir organisé cette pénurie en privilégiant la mémoire destinée à l’intelligence artificielle au détriment des consommateurs.

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By Nicolas Egon Last modified on 30 juin 2026 11h04
Crise de la RAM : pourquoi acheter un smartphone va vous coûter encore plus cher ?
Crise de la RAM : pourquoi acheter un smartphone va vous coûter encore plus cher ? - © Economie Matin
300 millions de dollars En 2005, Samsung avait déjà écopé d'une amende de 300 000 de dollars pour avoir manipulé le cours de la mémoire

La flambée des prix de la RAM menace votre prochain achat technologique

Smartphone, ordinateur portable ou console de jeux : le renouvellement de vos équipements électroniques s'annonce particulièrement coûteux en 2026. La RAM, mémoire vive indispensable au fonctionnement de tous ces appareils, connaît une flambée des prix inédite. Officiellement, l'intelligence artificielle serait responsable de cette tension. Mais une plainte collective déposée le 25 juin dernier en Californie vient brouiller les cartes. Samsung, SK Hynix et Micron, qui contrôlent plus de 90 % de la production mondiale, sont accusés d'avoir orchestré une pénurie de la RAM pour gonfler leurs marges.

L'accusation porte à conséquence. Selon les plaignants, représentés par le cabinet d'avocats new-yorkais Bathaee Dunne, les trois fabricants auraient délibérément réduit leur production de mémoire classique, celle qui équipe nos appareils du quotidien, au profit de la HBM (High-Bandwidth Memory). Plus rentable, destinée aux serveurs d'intelligence artificielle, la HBM aurait permis de provoquer une hausse pouvant atteindre 700 % en quatre ans. Le dossier juridique parle de « RAMpocalypse ».

Trois géants verrouillent le marché mondial

Pour mesurer l'ampleur du problème, il faut saisir la concentration extrême de ce secteur. Samsung, SK Hynix et Micron ne dominent pas le marché, ils le verrouillent. Selon les données publiées par IEEE Spectrum et reprises par plusieurs médias spécialisés, le trio contrôle plus de 95 % de la production mondiale de DRAM, la mémoire vive équipant tous nos appareils électroniques.

Une telle concentration crée une dépendance absolue. Aucun concurrent ne peut émerger facilement : la construction d'une usine de fabrication nécessite plusieurs dizaines de milliards de dollars et plusieurs années de développement. Les secrets industriels entourant les procédés de fabrication constituent un autre obstacle majeur. À cela s'ajoutent les restrictions américaines sur l'exportation de certaines technologies vers la Chine, qui limitent encore l'arrivée de nouveaux acteurs susceptibles de faire baisser les prix.

Hausses vertigineuses répercutées sur tous les produits

Les chiffres donnent le vertige. Au premier trimestre 2026, les tarifs contractuels de la mémoire pour PC ont enregistré une hausse spectaculaire comprise entre 90 et 95 %, selon le cabinet IDC. Un quasi-doublement en trois mois seulement. Pour la mémoire des smartphones, la situation n'est guère meilleure. Or, la RAM représente entre 15 et 20 % du coût total des composants d'un appareil milieu de gamme, selon les estimations du même cabinet.

Les conséquences se font déjà sentir dans les rayons et sur les sites de vente en ligne. Microsoft a justifié l'augmentation du prix de toutes ses consoles Xbox, avec des hausses pouvant atteindre 150 dollars, en citant explicitement les coûts de mémoire devenus impossibles à absorber. Apple a revu à la hausse les tarifs de la quasi-totalité de son catalogue Mac et iPad. La marque à la pomme, confrontée à l'impasse, tente même un coup de poker géopolitique en négociant avec la Maison-Blanche pour acheter sa mémoire chez CXMT, un fabricant chinois pourtant inscrit sur liste noire à Washington.

Valve a dû augmenter le prix de sa Steam Machine. Sony et Nintendo ont également ajusté leurs tarifs ces derniers mois. Pour le consommateur final, qu'il s'agisse d'acquérir un nouveau téléphone, de monter un PC ou d'acheter une console, la facture s'alourdit mécaniquement. Une situation qui pèse lourdement sur le pouvoir d'achat des ménages, comme d'autres dépenses imprévues qui s'accumulent en cette période de tension économique.

L'intelligence artificielle, coupable idéale ou alibi commode ?

La version officielle des fabricants repose sur un argument difficilement contestable en apparence : l'explosion de la demande liée à l'intelligence artificielle. Les centres de données dédiés aux serveurs IA absorbent désormais une part considérable de la production mondiale. Selon IDC, ils devraient engloutir 70 % de toute la mémoire produite dans le monde en 2026, contre seulement 20 à 30 % il y a quelques années. Un basculement radical qui modifie profondément les équilibres du marché.

La HBM, mémoire empilée en couches qui équipe les puces d'intelligence artificielle de Nvidia ou d'AMD, se vend effectivement beaucoup plus cher que la mémoire grand public. SK Hynix, leader avec 58 % du marché de la HBM début 2026, surfe sur la vague. Micron revendique 22 milliards de dollars de contrats pluriannuels sécurisés jusqu'en 2030, signe que les géants du cloud (Microsoft, Google, Meta, Amazon) passent désormais avant le grand public.

Toutefois, la plainte déposée en Californie conteste l'explication linéaire. Les plaignants affirment que les trois fabricants auraient coordonné leur réduction de production de DDR3 et DDR4, les mémoires classiques, tout en accélérant leur virage vers la HBM. Dans un marché réellement concurrentiel, si un acteur baisse sa production, ses rivaux devraient normalement en profiter pour inonder le marché et s'accaparer les clients. Or, rien de tel ne s'est produit : les trois constructeurs ont réduit la voilure simultanément, un alignement parfait qui évoque, selon les avocats, un partage de quotas digne d'un cartel.

Un passé judiciaire chargé qui pèse lourd

L'histoire se répète parfois de manière troublante. Entre 1998 et 2002, le marché de la DRAM a été au cœur d'un vaste cartel international. Le Département de la Justice américain (DOJ) avait établi que plusieurs fabricants, dont Samsung et SK Hynix, avaient coordonné leurs prix et échangé des informations commerciales sensibles. En novembre 2005, Samsung avait écopé d'une amende de 300 millions de dollars, tandis que Hynix avait payé 185 millions et Infineon 160 millions. Plusieurs cadres avaient même été condamnés à des peines de prison ferme, parfois supérieures à six mois.

L'Union européenne avait également sanctionné l'entente. En 2010, la Commission avait infligé au total 331 millions d'euros d'amendes aux différents acteurs impliqués. Samsung avait payé 145 millions d'euros, Hynix 51 millions et Infineon 57 millions. Micron, de son côté, avait obtenu l'immunité dans les deux juridictions après avoir coopéré avec les autorités et révélé l'existence du cartel.

Une seconde alerte avait secoué le marché entre 2016 et 2018, lorsque les autorités chinoises avaient ouvert une enquête suite à une nouvelle envolée des prix. Les précédents ne prouvent évidemment pas que les trois groupes se sont entendus aujourd'hui, mais ils expliquent pourquoi la nouvelle plainte est prise au sérieux par les observateurs du secteur.

Des mesures annoncées, mais aucun soulagement avant plusieurs années

Face à la polémique et aux tensions croissantes, la Corée du Sud a annoncé le 29 juin une stratégie massive autour des semi-conducteurs, de l'IA et des centres de données. Le plan dépasse 890 000 milliards de wons, soit environ 576 milliards de dollars, et approche 590 milliards avec les engagements de Samsung. Le programme pharaonique prévoit la construction de quatre nouvelles usines au sud-ouest du pays, un pôle de packaging à 81 000 milliards de wons près de Séoul, un centre de données IA de 10 gigawatts d'ici 2035, et un objectif de doublement de la capacité DRAM nationale.

Le problème majeur réside dans le calendrier. Les nouvelles capacités de production n'arriveront qu'au milieu des années 2030, et une large part sera de toute façon orientée vers la HBM, qui consomme plus de silicium qu'une RAM classique. Depuis 2022, environ un quart des lignes de production aurait déjà basculé vers la mémoire haut de gamme.

Les prévisions des analystes financiers ne laissent guère de place à l'optimisme. La banque d'affaires Jefferies, dont l'étude a été relayée par Les Numériques, anticipe une hausse de 40 à 50 % au troisième trimestre 2026 par rapport à la même période de l'année précédente, puis de 30 à 40 % au quatrième trimestre. Aucun retour à des prix plus raisonnables n'est attendu avant 2028, voire plus tard selon certains experts.

Martin Hiegl, l'un des cadres de Lenovo, s'est montré particulièrement pessimiste lors d'une conférence récente. Il prévient que les prix des composants liés à la mémoire ne redescendront probablement jamais au niveau où ils se situaient avant la crise. Une théorie appuyée par les commentaires de Microsoft suite à la hausse de prix des Xbox Series, qui prévoyait que les coûts de fabrication pourraient encore doubler d'ici la fin 2027.

Quelles conséquences concrètes pour les consommateurs ?

Pour l'acheteur, le procès en cours ne changera rien à court terme. Que les hausses proviennent d'une entente illégale ou de la simple mécanique de l'offre et de la demande, le résultat reste identique dans les rayons. Smartphones, ordinateurs portables, consoles de jeu et SSD vont coûter plus cher en 2026, et probablement bien au-delà.

La plainte devra apporter des preuves formelles d'un accord secret entre les trois fabricants pour espérer aboutir. Une précédente action similaire avait déjà été rejetée par la cour d'appel du Neuvième Circuit : les juges avaient estimé que le comportement parallèle des trois fabricants s'expliquait plus probablement par une concurrence rationnelle dans un marché très concentré que par un complot organisé. La nuance juridique est de taille, et les chances de succès de la nouvelle procédure restent incertaines.

Si toutefois la violation du droit de la concurrence était établie, les conséquences pourraient être considérables. Aux États-Unis, les dommages et intérêts peuvent être triplés en cas d'entente avérée. Le risque financier deviendrait alors colossal pour Samsung, SK Hynix et Micron. Le tribunal pourrait également imposer des mesures structurelles : davantage de transparence sur les capacités de production, l'interdiction de certaines pratiques de réduction coordonnée de l'offre, ou encore un encadrement de la manière dont les groupes arbitrent entre mémoire classique et HBM destinée à l'IA.

En attendant, les consommateurs européens ne disposent pas exactement du même levier juridique que les plaignants californiens, mais le marché de la mémoire reste néanmoins surveillé de près par les autorités de concurrence du Vieux Continent. L'Union européenne, qui avait déjà sanctionné les mêmes acteurs en 2010, pourrait rouvrir un dossier si de nouveaux éléments venaient étayer la thèse d'une entente.

Pour ceux qui envisagent d'acheter un nouveau smartphone, de monter un PC ou d'upgrader leur configuration actuelle, le message des experts est clair : l'attente risque de coûter plus cher qu'un achat anticipé. Les prix ne devraient pas baisser avant plusieurs années, et pourraient même ne jamais revenir à leur niveau d'avant-crise. Une réalité économique qui pèse lourdement sur le pouvoir d'achat des ménages et sur la compétitivité des petites entreprises du secteur technologique, à l'image d'autres mesures économiques récentes qui ont manqué leur cible.

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