Uber Eats et Deliveroo portent le revenu minimum de leurs livreurs de 11,75 à 19 euros bruts de l’heure, soit une hausse de 61,7%. Un investissement de 50 millions d’euros annuels pour Uber Eats qui interroge la viabilité économique du secteur face à la pression sociale et réglementaire.
Revenu minimum à 19 euros : Uber Eats mise 50 millions pour sauver son modèle

Vendredi 10 juillet 2025, Uber Eats et Deliveroo ont signé un accord inédit avec les syndicats Union-Indépendants et la FNAE : le revenu minimum horaire brut de leurs livreurs indépendants bondit de 11,75 euros à 19 euros. Une hausse de 61,7% qui représente un investissement annuel de 50 millions d'euros pour Uber Eats. Mais au-delà du chiffre spectaculaire, cette revalorisation soulève une question cruciale pour la rentabilité du secteur : à quel prix les plateformes peuvent-elles encore maintenir leur modèle économique face à la pression sociale et réglementaire ?
Une revalorisation spectaculaire : 61,7% en un coup
De 11,75 à 19 euros bruts : chiffres et timeline
L'accord signé ce vendredi marque une rupture brutale avec la trajectoire salariale des trois dernières années. En 2023, un premier accord avait fixé le revenu minimal à 11,75 euros bruts de l'heure. Deux ans plus tard, la barre passe à 19 euros, soit une augmentation de 7,25 euros en valeur absolue. L'avenant entrera en vigueur le 1er septembre 2025, offrant aux livreurs un délai de mise en œuvre de sept semaines. Pour Uber Eats, le coût annuel s'établit à 50 millions d'euros, un montant qui reflète l'ampleur du rattrapage nécessaire après des années de dégradation des revenus.
Le contexte : une chute de 34% depuis 2021 malgré l'inflation
Cette hausse spectaculaire intervient après une période noire pour les livreurs. Un rapport de l'Arpe (Autorité de Régulation des Plateformes d'Emploi) publié en 2025 révèle des chiffres alarmants : entre 2021 et 2024, le taux horaire brut a chuté de 34,2% chez Uber Eats, de 22,7% chez Deliveroo et de 26,6% chez Stuart, inflation comprise. Concrètement, les livreurs ont perdu plus d'un tiers de leur pouvoir d'achat en trois ans, alors même que le coût de la vie explosait. Joël Blondel, directeur général de l'Arpe, estime que l'accord « marque une étape importante dans la construction progressive de garanties collectives adaptées aux conditions d'exercice des travailleurs indépendants des plateformes ». Reste à savoir si cette étape suffit à inverser la tendance.
50 millions d'euros annuels : le prix de la stabilité
Quel impact sur la rentabilité d'Uber Eats ?
Pour Uber Eats, l'investissement de 50 millions d'euros annuels représente une charge supplémentaire significative dans un secteur déjà marqué par des marges serrées. La plateforme doit désormais arbitrer entre trois options : absorber le coût (au détriment de la rentabilité), le répercuter sur les restaurants partenaires (risque de défection), ou l'intégrer dans les frais de livraison payés par les clients (risque de perte de compétitivité face aux concurrents). La viabilité économique du modèle repose sur un équilibre fragile entre volume de commandes, prix de vente et coût de la main-d'œuvre. Avec cette hausse, la variable salariale pèse désormais plus lourd dans l'équation. Certains analystes estiment que cette revalorisation pourrait accélérer la consolidation du secteur, avec des acteurs plus petits incapables de suivre le mouvement.
Calcul hebdomadaire et exclusion des pourboires : les vrais mécanismes économiques
L'accord introduit deux changements majeurs dans le calcul de la rémunération minimale. Premier ajustement : la garantie de revenu se calcule désormais sur une période hebdomadaire, et non plus mensuelle. Objectif : lisser les écarts de revenus sur des cycles plus courts et offrir une visibilité accrue aux livreurs. Deuxième modification, plus discrète mais tout aussi importante : les pourboires sont désormais exclus du calcul. Auparavant intégrés dans l'accord de 2023, ils ne peuvent plus servir à compléter artificiellement le revenu minimal. Les plateformes doivent donc garantir 19 euros bruts de l'heure indépendamment des gratifications versées par les clients. Un mécanisme qui sécurise les revenus, mais alourdit la facture pour Uber Eats et Deliveroo.
Viabilité du modèle de plateforme : vers une requalification ?
Comment les plateformes justifient cet investissement
Pour Deliveroo, l'accord n'est pas un aveu de faiblesse, mais une preuve de maturité. Melvina Sarfati El Grably, directrice générale France, affirme que « cet engagement historique sur les revenus est la preuve que le dialogue social dans le secteur des plateformes fonctionne ». La plateforme britannique espère ainsi démontrer que le statut d'indépendant peut coexister avec des garanties sociales solides, sans basculer vers la requalification en salariés. Uber Eats mise quant à lui sur la stabilisation de sa main-d'œuvre : en sécurisant les revenus, la plateforme espère réduire le turn-over et fidéliser les livreurs les plus performants. Mais ce pari suppose que le volume de commandes reste suffisant pour absorber le surcoût. En cas de ralentissement économique ou de concurrence accrue, l'équation pourrait rapidement devenir intenable.
La clause de réexamen annuelle : une soupape de sécurité économique
L'accord prévoit une clause de réexamen annuelle, avec possibilité d'anticipation en cas d'événement exceptionnel (inflation galopante, dégradation du pouvoir d'achat, choc économique). Un mécanisme qui offre une flexibilité bienvenue dans un secteur volatil. Pour les syndicats, cette clause représente une garantie d'ajustement face aux aléas économiques. Pour les plateformes, elle constitue une soupape de sécurité : si les coûts deviennent insoutenables, une renégociation reste possible. Fabian Tosolini, représentant du syndicat Union-Indépendants, tempère toutefois l'enthousiasme : « C'est un point d'étape mais pas l'objectif final ». Les syndicats continuent de revendiquer une rémunération horo-kilométrique basée sur les kilomètres et temps d'attente réels, et non sur des estimations algorithmiques. Des discussions parallèles se poursuivent sur la santé, la sécurité des livreurs et les désactivations de comptes.
