Les grands cycles historiques d’investissement américains (chemins de fer, électrification, Internet) offrent des clés de lecture utiles pour comprendre la trajectoire actuelle de l’intelligence artificielle. Claudia Panseri, Chief Investment Officer d’UBS Wealth Management France, analyse comment ces cycles obéissent à une même séquence (euphorie, excès de capacité, correction, âge d’or) et quelles implications en découler pour l’IA, dont les investissements devraient atteindre 3 % du PIB américain l’an prochain.
L’innovation américaine : leçons des cycles historiques et perspectives pour l’IA

L'innovation a toujours été un moteur essentiel de la croissance économique américaine. À la veille du 250e anniversaire des États-Unis, nous revenons sur trois enseignements majeurs issus des grands cycles historiques d'investissement en capital du pays : les chemins de fer au XIXe siècle, l'électrification des années 1920 et le boom d'Internet et des télécommunications dans les années 1990. Nous mettons ensuite ces leçons en perspective avec la principale question de marché actuelle : la trajectoire de l'intelligence artificielle (IA).
Les cycles d'investissement en capital se ressemblent
Malgré l'idée souvent avancée que « cette fois-ci est différente », les cycles d'innovation obéissent généralement à une même séquence : euphorie, excès de capacité, correction douloureuse, puis âge d'or. Seules la durée et l'intensité de la phase de développement varient d'un cycle à l'autre.
L'essor du secteur ferroviaire s'est étalé sur près de soixante-dix ans (1840–1911). À son apogée, dans les années 1880, les investissements dans les chemins de fer atteignaient jusqu'à 6 % du PIB américain. Le cycle d'électrification des années 1920, quant à lui, s'est concentré sur une décennie (1920–1930), avec des investissements dans les services publics et l'industrie atteignant 1,7 % du PIB, permettant ainsi de faire passer la part des foyers et usines américains raccordés à l'électricité de 30 % à près de 70 % en 1930. Le cycle Internet et télécoms (1996–2001) a été porté par la conviction que le trafic Internet doublait tous les cent jours. À son sommet, en 2000, les dépenses en infrastructures Internet et en équipements informatiques représentaient environ 4 % du PIB américain. Ce mouvement d'investissement était stimulé non seulement par les perspectives de rendement liées à l'innovation, mais aussi par une forte dynamique concurrentielle.
La nécessité concurrentielle engendre la sur-dépense
La dynamique concurrentielle propre aux cycles d'innovation impose aux acteurs de constamment accroître leurs capacités pour ne pas se laisser distancer. Lorsqu'un concurrent investit massivement ou développe de nouvelles infrastructures, les autres sont souvent contraints de suivre le mouvement, sous peine de perdre des parts de marché.
Dans le secteur ferroviaire, logique a conduit les compagnies à construire des milliers de kilomètres de voies redondantes, uniquement pour empêcher l'entrée de rivaux sur certains territoires. Phénomène a laissé derrière lui un vaste réseau de lignes non rentables. Par ailleurs, la concurrence exacerbée a entraîné des guerres de prix destructrices, provoquant la faillite de centaines d'entreprises lors des grandes crises de 1873 et 1893.
À la veille de la crise de 1929, les secteurs manufacturiers les plus électrifiés se sont retrouvés piégés par une surcapacité massive : la production excédait de loin la demande, précipitant la chute des investissements et, avec le krach, celle du secteur des services publics.
Le boom des télécoms des années 1990 a suivi un schéma similaire : la course à la construction de réseaux mondiaux a généré une offre de bande passante bien supérieure à la demande. Résultat : après l'explosion de la bulle, 95 % de la fibre optique installée est restée inutilisée.
La création de valeur durable se situe dans la couche applicative
Le transport ferroviaire à bas coût a permis à des entreprises d'inventer la vente par correspondance. Dans les années 1920, des industriels comme Henry Ford ont utilisé les chaînes de montage pour accroître la productivité, tandis que des pionniers de l'électronique grand public ont bénéficié de l'électricité bon marché. Dans les années 1990, des millions de kilomètres de fibre optique ont offert une bande passante abondante et peu coûteuse, alimentant l'essor des géants du web dans les années 2010.
Quelles implications pour le cycle d'investissement en capital de l'IA ?
Bien que le cycle d'investissement en capital de l'IA ait connu la montée en puissance la plus rapide de l'histoire, nous estimons qu'il dispose encore d'un potentiel de progression et prévoyons que les investissements dans l'IA atteindront 3 % du PIB américain l'an prochain — sous l'impulsion de l'IA agentique et autonome.
Ce qui distingue cycle, tient à la durée de vie utile plus courte des infrastructures, par rapport à celle des chemins de fer, des réseaux électriques ou de la fibre optique — ce qui devrait prolonger la dynamique du cycle. La demande peut également croître plus rapidement, les agents autonomes n'étant pas limités par les contraintes humaines.
Il convient toutefois de surveiller de près la dynamique concurrentielle, qui rappelle celle observée lors de l'essor des chemins de fer, de l'électrification et d'Internet. De nombreuses entreprises se disputent la frontière de l'intelligence, investissant des milliards dans l'entraînement de modèles destinés aux mêmes utilisateurs finaux, avec des coûts de changement faibles — ce qui alimente la concurrence sur les prix.
Si la rentabilité s'avère difficile à atteindre et que les financements pour les entreprises de l'intelligence artificielle et de la couche applicative se tarissent, nous pourrions connaître une période de surcapacité informatique — comme lors des cycles précédents.
En résumé
Nous estimons que le cycle actuel d'investissement en capital dans l'intelligence artificielle dispose encore d'un potentiel de progression, et que les investissements dans les infrastructures d'IA demeurent attractifs. Des phases de surcapacité sont probables, à l'image des cycles précédents, mais la durée de vie plus courte des infrastructures et la demande plus élastique générée par l'IA autonome laissent penser que les excédents de capacité devraient être absorbés plus rapidement que par le passé.
