Salaire, travail, pénibilité : la réalité alarmante des livreurs

Le livreur de repas à domicile incarne l’un des angles morts du travail ubérisé : horaires à rallonge, revenus trop faibles, accidents fréquents et santé fragilisée. Derrière la promesse de flexibilité, les chiffres montrent une pénibilité installée.

19424182 666686806871568 3563256725307607897 N
By Aurélie Giraud Published on 5 avril 2026 8h59
livreur-repas-conditions-travail
À vélo ou en scooter, les livreurs cumulent exposition routière, pression du temps et dépendance aux algorithmes. © Deliveroo
98%Part de travailleurs immigrés chez les livreurs de repas interrogés.

L’alerte remonte désormais à la fois du terrain associatif, de la recherche en santé publique et des institutions sanitaires. À Bordeaux, Médecins du Monde décrit depuis plusieurs années la vulnérabilité des livreurs de plateformes, tandis qu’une étude de grande ampleur menée à Paris et Bordeaux confirme la dureté concrète de ce travail. En parallèle, l’Anses souligne que l’organisation même de l’activité expose les travailleurs à des risques multiples, du traumatisme routier aux troubles musculo-squelettiques, en passant par les effets du management algorithmique sur la santé mentale.

Livreur de repas : 63 heures hebdomadaires pour 1.480 euros bruts mensuels

Sur le papier, la plateforme promet de l’autonomie. Dans les faits, la dépendance économique apparaît massive. L’étude relayée le 31 mars par Médecins du Monde, fondée sur plus de 1.000 livreurs interrogés à Paris et Bordeaux au premier semestre 2025, estime leur activité à 63 heures hebdomadaires en moyenne pour 1.480 euros bruts mensuels. Cela revient à un niveau de rémunération très faible au regard de l’intensité de l’activité, sans compter les frais assumés par les travailleurs eux-mêmes : vélo, téléphone, entretien, assurance éventuelle, recharge, équipement de pluie ou de protection.

Cette fragilité n’a rien d’anecdotique. Dans son Observatoire 2025, Médecins du Monde décrit la situation des livreurs accompagnés à Bordeaux en des termes très clairs : leur « rémunération, dépendante du nombre de courses réalisées, est souvent inférieure au SMIC ». L’association souligne en outre un angle mort majeur du système social : des cotisations peuvent être prélevées alors même que certains travailleurs, notamment ceux qui passent par la sous-location de compte, ne peuvent pas réellement accéder à l’Assurance maladie.

Le profil social de cette main-d’œuvre explique aussi une part de cette vulnérabilité. Selon les chiffres rapportés par l’ONG, « les livreurs sont à 98% des personnes immigrées (nées étrangères à l’étranger et résidant en France), 68% n’ont pas de titre de séjour et 76% sont contraints de louer un compte à une personne tierce ». Cette configuration transforme un travail déjà précaire en activité sous pression permanente, où la perte du compte, l’interpellation policière ou l’impayé peuvent faire basculer toute la chaîne de revenus.

Des corps usés par la route, la cadence et l’absence de protection

Le premier coût de cette organisation, c’est le corps. Les livreurs enquêtés évoquent des douleurs au dos, aux épaules, aux poignets, aux mains et aux genoux, ainsi que des troubles urinaires liés au manque d’accès aux toilettes. Plus de la moitié disent avoir déjà eu un accident, et 78% des accidentés rapportent des blessures. Les premiers résultats académiques du programme Santé-Course, publiés dans l’European Journal of Public Health, vont dans le même sens : sur un sous-échantillon de 729 personnes, 55,4% des livreurs avaient déjà connu un accident du travail.

L’Anses avait d’ailleurs balisé ce constat avant même cette nouvelle étude de terrain. Dans son expertise de référence, l’agence estime que la livraison de repas via plateforme « porte atteinte, à divers égards, à la santé des travailleurs concernés ». Elle identifie comme effets les plus fréquents la traumatologie liée aux accidents et les troubles musculo-squelettiques, en rappelant qu’une pratique intensive du vélo, dans des conditions ergonomiques souvent dégradées, favorise ces pathologies.

Le problème n’est pas seulement celui du risque routier. Il tient à la somme des contraintes : temps passé dehors, exposition au froid ou à la chaleur, répétition des gestes, port de charge, pression à la vitesse, interruptions faibles, absence d’espaces de repos, difficulté à manger ou à aller aux toilettes dans des conditions normales. À cela s’ajoute la logique économique de la course : plus un livreur reste connecté, plus il espère compenser la faiblesse du revenu unitaire. La durée devient alors un levier de survie, pas un choix d’organisation personnelle.

Faibles revenus, pression permanente et santé mentale sous tension

La pénibilité du métier ne s’arrête pas aux douleurs physiques. Elle s’inscrit aussi dans le fonctionnement même des plateformes. L’Anses souligne que le management algorithmique « apporte une contribution certaine aux mécanismes d’apparition des effets sur la santé physique et mentale ». L’agence pointe également que ce mode d’organisation ne prend pas réellement en compte les besoins des travailleurs et remet en question l’exercice d’un travail décent.

Sur le terrain, cette domination technologique se traduit par une peur diffuse mais constante. Selon Médecins du Monde, une large majorité des travailleurs disent « suivre strictement les instructions par peur d’être déconnectés » et avoir le sentiment d’être « surveillés en permanence ». Derrière ces mots, il y a une réalité très concrète : un compte suspendu, une note qui baisse, une affectation de courses moins favorable, et c’est la journée entière qui se dégrade.

Les répercussions psychiques sont déjà mesurables. Les résultats préliminaires de Santé-Course indiquent que 41,5% des personnes interrogées présentent des symptômes de dépression modérée à sévère. Médecins du Monde résume ce vécu dans le témoignage de Louise Robinaud, psychologue de l’association à Bordeaux : « Du fait de leur parcours migratoire, mais aussi de leurs conditions de travail et de vie, les livreurs sont polytraumatisés. » Elle ajoute que ces facteurs « génèrent entre autres du stress, de l’anxiété et des troubles du sommeil ».

La difficulté d’accès aux soins renforce encore cette spirale. L’étude académique évoque 30,8% de livreurs sans couverture maladie, tandis que le terrain associatif documente des renoncements aux soins liés aux papiers, au coût, à la peur de perdre du temps de travail ou d’être contrôlé. Médecins du Monde décrit ainsi un paradoxe brutal : une population très exposée aux risques, mais partiellement tenue à distance de la protection sociale ordinaire.

19424182 666686806871568 3563256725307607897 N

Aurélie Giraud, juriste de formation, titulaire d'une maîtrise de droit public (Sorbonne, Paris I), est journaliste à Economie Matin, après avoir travaillé comme correctrice et éditrice dans l’édition.

No comment on «Salaire, travail, pénibilité : la réalité alarmante des livreurs»

Leave a comment

* Required fields