Soutenir les photojournalistes, c’est défendre notre droit à voir le monde

Alors que le festival Visa pour l’Image 2025 vient de s’achever à Perpignan, une conviction s’impose : plus que jamais, nous avons besoin du photojournalisme pour comprendre le monde.

Patrick Chapuis President Canon France
By Patrick Chapuis Published on 1 octobre 2025 5h30
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photographie-marche-art-collection-baisse-prix-artransfer - © Economie Matin
19%La photographie est pratiquée en amateur par 19% des Français de 15 ans ou plus.

Nous vivons aujourd’hui entourés d’images, des milliards chaque jour saturent nos écrans d’instantanés, de fragments de vie et parfois de faux montages. Cette abondance pourrait laisser croire que notre regard sur le monde n’a jamais été aussi riche. Pourtant, la réalité me semble plus inquiétante : les images qui comptent vraiment — celles qui documentent les conflits, les bouleversements sociaux ou les dérèglements climatiques — se raréfient.

La raison est simple : si les photojournalistes n’ont pas les moyens d’aller sur le terrain, ces images n’existent pas.

Le terrain, une condition démocratique

Être présent, physiquement, là où les événements se déroulent : telle est la condition première du photojournalisme. Sans cette présence, pas d’images authentiques. Les photographes de Sarajevo dans les années 1990, ceux qui ont révélé les exactions à Boutcha en Ukraine ou ceux qui documentent aujourd’hui les conflits et le changement climatique en Afrique : tous ont pris des risques pour que ces réalités ne soient pas invisibles.

Mais force est de constater que cet accès au terrain est de plus en plus limité. Par la dangerosité des zones couvertes, bien sûr, mais aussi par le manque de financement. La majorité des photojournalistes travaillent désormais en indépendants, souvent contraints d’autofinancer leurs projets au long cours. Certains s’endettent pour partir couvrir une guerre, quand d’autres renoncent tout simplement à témoigner. Dans le même temps, subissant la crise de la presse, les rédactions sont contraintes de réduire leurs budgets de reportage.

La conséquence est sans appel : le réel documenté et corroboré se raréfie dans notre espace public. Et lorsque l’information authentique recule, c’est la désinformation qui gagne du terrain. Non pas parce que les images et les récits de propagande seraient devenus imparables, mais parce que celles qui racontent une réalité attestée et comprise dans toute sa subtilité viennent à manquer.

Financer le réel, une responsabilité collective

À mon sens, le financement du photojournalisme est aujourd’hui l’un des enjeux les plus cruciaux de nos démocraties. Car soutenir les photographes, c’est garantir à chacun le droit de voir et de comprendre le monde. Et ce droit ne peut être sacrifié au profit de la seule logique économique.

Un tel droit engage une responsabilité collective, qui s’étend également au secteur privé — entreprises, fondations, mécènes, festivals — dont l’appui peut faire la différence entre un projet abandonné et un témoignage qui voit le jour.

Cette urgence prend une dimension particulière pour les femmes photojournalistes. Non seulement elles affrontent les mêmes contraintes financières et sécuritaires que leurs confrères, mais elles doivent aussi surmonter des obstacles culturels et structurels qui limitent leur accès au terrain. Or leur présence n’est pas accessoire : elle est indispensable pour élargir notre regard collectif, appréhender des perspectives spécifiques et pour documenter des réalités qui, sans elles, resteraient invisibles.

C’est précisément la vocation de la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste, décernée depuis plus de vingt-cinq ans au festival international de photojournalisme Visa pour l’Image et mise à l’honneur une nouvelle fois lors de cette édition 2025 : rendre hommage à l’art de la narration documentaire en donnant à des professionnelles les moyens de concevoir et de réaliser des reportages ambitieux, que la précarité économique aurait souvent condamnés à rester dans les cartons.

Cette année, la bourse a récompensé la Française Marion Péhée pour son projet de retour dans le Donbass auprès des adolescents qu’elle avait photographiés dix ans plus tôt. Son travail illustre avec force ce que permet le photojournalisme : inscrire un récit dans la durée, révéler des trajectoires invisibles et donner une voix à celles et ceux que l’actualité oublie trop vite.

Grâce à ce soutien, des photojournalistes ont au fil des années enquêté sur les migrants aux États-Unis, documenté les conditions de vie de minorités opprimées en Asie, ou encore rendu compte de l’empreinte laissée par la guerre en Ukraine sur une génération entière. Ces reportages ne se limitent pas à témoigner : ils façonnent notre mémoire collective, ils sont le pilier de notre compréhension du monde et de ses fractures. Dans un océan d’images éphémères et manipulables, ils sont des points d’ancrage, des traces vérifiables de ce qui s’est réellement passé.

L’édition 2025 de Visa pour l’Image en a apporté une nouvelle démonstration, en mettant en lumière des projets qui rappellent avec force que soutenir les photojournalistes n’est pas seulement préserver une profession menacée : c’est défendre notre droit collectif à un regard authentique sur le réel.

Patrick Chapuis President Canon France

président de Canon France

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