Comment la Suisse transforme ses voies ferrées en centrales solaires

Transformer les voies ferrées en centrales solaires opérationnelles n’est plus une idée théorique. En Suisse, une start-up teste une technologie photovoltaïque amovible entre les rails, sous l’œil attentif de la SNCF. Derrière l’innovation, des enjeux énergétiques, industriels et économiques majeurs.

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By Adélaïde Motte Published on 5 février 2026 11h45
Comment La Suisse Transforme Ses Voies Ferrees En Centrales Solaires
Comment la Suisse transforme ses voies ferrées en centrales solaires - © Economie Matin

Le 24 avril 2025, un tronçon ferroviaire suisse devient un laboratoire énergétique inédit. Pour la première fois, des voies ferrées en exploitation accueillent des panneaux solaires installés directement entre les rails. Le projet, porté par la start-up suisse Sun-Ways, attire rapidement l’attention de la SNCF, premier consommateur d’électricité en France. Dans un contexte de hausse durable des besoins électriques et de pression sur le foncier, cette expérimentation interroge le potentiel énergétique des infrastructures ferroviaires.

Des voies ferrées transformées en centrale solaire expérimentale en Suisse

L’idée de Sun-Ways repose sur un constat simple. Les voies ferrées représentent des milliers de kilomètres d’emprises déjà artificialisées, inutilisées sur le plan énergétique. Dès lors, pourquoi ne pas les transformer en centrale solaire sans empiéter sur des terres agricoles ou naturelles ? En Suisse, le projet pilote est déployé à Buttes, dans le canton de Neuchâtel, sur une portion de 100 mètres de voie ferrée en exploitation. Cette installation, bien que modeste en apparence, constitue une première mondiale en conditions réelles.

Concrètement, 48 panneaux photovoltaïques de 380 watts sont positionnés entre les rails, pour une puissance totale de 18 kilowatts-crête. Selon les estimations communiquées par les acteurs du projet, la production annuelle attendue atteint environ 16 000 kilowattheures d’électricité. Ce volume reste limité, toutefois il permet d’évaluer la faisabilité technique, la robustesse du système et la compatibilité avec l’exploitation ferroviaire quotidienne. Les voies ferrées, ici, deviennent un terrain d’essai à ciel ouvert pour le solaire.

Mais l’innovation ne se limite pas à la production d’électricité. Le cœur de la solution Sun-Ways réside dans son caractère amovible. Les panneaux sont conçus pour être installés et retirés rapidement grâce à des machines adaptées, sans immobiliser durablement la ligne. Ce point est crucial, car il conditionne l’acceptabilité de la technologie par les gestionnaires ferroviaires. En effet, les voies ferrées imposent des contraintes strictes en matière de sécurité, de maintenance et de disponibilité du réseau.

Voies ferrées et solaire : ce que la SNCF observe de près

Si l’expérimentation est suisse, l’intérêt dépasse largement les frontières helvétiques. La SNCF suit de près les résultats obtenus par Sun-Ways. Le groupe ferroviaire français, qui consomme chaque année plusieurs térawattheures d’électricité, cherche à sécuriser ses approvisionnements et à développer sa production interne d’énergie renouvelable. Dans cette perspective, les voies ferrées représentent un gisement potentiel encore largement inexploité.

Selon les informations communiquées par la SNCF, le partenariat avec Sun-Ways doit permettre d’accéder à des données techniques précises. L’objectif n’est pas de reproduire immédiatement le modèle suisse en France, mais d’analyser son comportement dans la durée. Plusieurs paramètres sont scrutés. D’abord, l’impact sur la maintenance des voies ferrées : inspection de l’écartement des rails, accès aux infrastructures, compatibilité avec les opérations de bourrage ou de renouvellement de voie. Ensuite, la question de l’éblouissement pour les conducteurs de trains et pour les riverains fait l’objet de mesures spécifiques.

Par ailleurs, la SNCF s’intéresse à la durabilité des panneaux dans un environnement contraint. Les voies ferrées exposent les équipements à des vibrations, à des projections de ballast, à des variations thermiques importantes et à des salissures liées au trafic. L’enjeu consiste donc à vérifier si les performances solaires restent stables dans le temps et si les coûts de maintenance ne viennent pas annuler les bénéfices économiques du dispositif.

Enfin, le groupe français observe attentivement la capacité de la technologie à s’intégrer dans un modèle industriel à grande échelle. Les kilomètres de voies ferrées françaises se comptent par dizaines de milliers. Si seulement une fraction devenait exploitable pour le solaire, le potentiel énergétique serait significatif. Toutefois, cette perspective suppose une standardisation des équipements, une automatisation poussée de l’installation et une articulation fine avec les contraintes réglementaires françaises.

Des voies ferrées solaires entre promesses énergétiques et obstacles techniques

L’expérimentation suisse met en lumière des opportunités évidentes. D’un point de vue énergétique, la solarisation des voies ferrées permettrait de produire de l’électricité au plus près des lieux de consommation. Pour un opérateur ferroviaire, cela ouvre la voie à une autoconsommation partielle, notamment pour alimenter des installations annexes comme les gares, les systèmes de signalisation ou les ateliers de maintenance. Sur le plan économique, cette proximité limite les pertes liées au transport d’électricité et réduit la dépendance aux marchés de gros.

Cependant, les obstacles restent nombreux. Le premier concerne la rentabilité. Les coûts d’installation sur des voies ferrées sont a priori plus élevés que pour des centrales solaires classiques au sol ou en toiture. Les équipements doivent être spécifiques, robustes et compatibles avec des normes ferroviaires strictes. À cela s’ajoutent les coûts liés à la sécurité, à l’assurance et à la coordination avec l’exploitation des lignes.

Le deuxième obstacle est réglementaire. En France comme en Suisse, les voies ferrées sont soumises à des règles de sécurité très strictes. Toute modification de l’infrastructure doit être validée par des autorités compétentes, après des études d’impact approfondies. L’introduction de panneaux solaires entre les rails pose des questions nouvelles, notamment en cas d’accident, de déraillement ou d’intervention d’urgence. Ces aspects devront être clarifiés avant tout déploiement à grande échelle.

Enfin, un enjeu plus stratégique se dessine. La solarisation des voies ferrées s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’utilisation du foncier industriel existant. À l’heure où les projets solaires font face à une acceptabilité sociale parfois limitée, cette solution présente l’avantage de ne pas artificialiser davantage les sols. Pour les acteurs de l’énergie, elle ouvre un champ d’innovation encore peu exploré, à la croisée du ferroviaire et du photovoltaïque.

Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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