La Commission européenne accélère sa stratégie sur les terres rares et les minerais critiques en sélectionnant 46 nouveaux projets industriels. Extraction, raffinage, recyclage : Bruxelles veut sécuriser les approvisionnements du continent et mobiliser 21,1 milliards d’euros d’investissements. Mais derrière cette annonce, les garanties offertes aux industriels restent limitées.
Terres rares : l’UE accélère 46 projets pour réduire sa dépendance à la Chine

Terres rare : l'Europe veut accélérer face à Pékin
La Commission européenne a annoncé, le vendredi 9 octobre 2026, la sélection de 46 nouveaux projets stratégiques consacrés aux matières premières critiques, répartis dans 16 États membres. Parmi les minerais concernés figurent notamment les terres rares, indispensables à la fabrication d'aimants permanents, de véhicules électriques, d'éoliennes et d'équipements militaires. Face à une Chine qui domine plusieurs chaînes d'approvisionnement, Bruxelles entend renforcer les capacités industrielles du continent et réduire son exposition aux restrictions commerciales.
Cette nouvelle sélection s'inscrit dans le règlement européen sur les matières premières critiques, entré en vigueur le 23 mai 2024. Concrètement, les entreprises retenues bénéficieront d'un accompagnement administratif renforcé et d'un accès facilité aux dispositifs de financement. En revanche, elles ne recevront pas automatiquement de subventions et devront encore obtenir leurs autorisations, réunir les capitaux nécessaires et convaincre des clients d'acheter leur production.
Le calendrier de cette annonce ne doit rien au hasard. La dépendance européenne aux matières premières chinoises est devenue une vulnérabilité industrielle majeure, particulièrement dans l'automobile, les technologies bas carbone, l'aéronautique et la défense. Pékin a multiplié ces dernières années les restrictions pesant sur certains approvisionnements, renforçant les inquiétudes des industriels européens.
L'exécutif européen redoute désormais que ces tensions ne perturbent davantage les chaînes de production. « Nous pourrions être confrontés à une crise dans les prochains mois », a averti Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle. Pour Bruxelles, il ne s'agit donc plus seulement de soutenir quelques filières minières, mais de protéger une partie de l'appareil productif européen.
Le règlement sur les matières premières critiques fixe une trajectoire précise. D'ici à 2030, l'Union européenne veut disposer de capacités d'extraction équivalentes à au moins 10% de sa consommation annuelle de matières premières stratégiques, de capacités de transformation atteignant 40% et de capacités de recyclage correspondant à 25%. Elle souhaite également éviter qu'un seul pays tiers fournisse plus de 65% de sa consommation d'une matière stratégique à un stade pertinent de transformation.
La nouvelle sélection vient compléter les 47 projets retenus dans l'Union en mars 2025 et les 13 projets identifiés dans des pays tiers en juin de la même année. Bruxelles dispose désormais d'un portefeuille de 93 projets stratégiques dans l'UE et de 106 projets au total.
Pour autant, la souveraineté recherchée ne signifie pas l'autarcie. La Commission reconnaît elle-même que l'Europe ne pourra pas produire l'intégralité des matières premières nécessaires à ses industries. Les importations resteront indispensables, mais l'objectif consiste à multiplier les fournisseurs, développer de nouvelles capacités sur le territoire européen et éviter qu'une décision prise par un partenaire commercial puisse paralyser une filière entière.
Extraction, transformation, recyclage : comment sont répartis les projets ?
Contrairement à ce que pourrait laisser penser une annonce centrée sur les ressources minières, la priorité européenne ne consiste pas uniquement à ouvrir de nouvelles mines. Parmi les 46 projets sélectionnés, huit concernent directement l'extraction, onze la transformation et dix-neuf le recyclage. Huit autres sont intégrés à plusieurs étapes de production : trois associent extraction et transformation, tandis que cinq combinent transformation et recyclage.
Cette répartition illustre une volonté d'agir sur l'ensemble de la chaîne industrielle. Extraire du minerai sur le territoire européen ne suffit pas si celui-ci doit être expédié ailleurs pour être raffiné, puis réimporté sous forme de matériaux utilisables. De même, récupérer les métaux présents dans les batteries usagées ou les équipements électroniques permet de valoriser des ressources déjà disponibles sur le continent.
Les nouveaux projets couvrent 15 des 17 matières premières stratégiques identifiées par le règlement européen. Douze concernent notamment le nickel, dix le cobalt, cinq le manganèse et quatre le graphite, autant de composants utiles à la filière des batteries. Deux projets portent sur le magnésium et trois sur le tungstène, des matériaux importants pour l'aéronautique et la défense. Quatre concernent spécifiquement les terres rares utilisées dans les aimants permanents.
Pour ces dernières, la liste officielle identifie notamment BREES, porté par Rhodia Operations en France, un projet de recyclage destiné à récupérer des terres rares pour aimants. En Allemagne, HyProMag poursuit également cette logique de récupération. En Estonie, Silmet 2.0 est consacré à la transformation, tandis que Sokli, en Finlande, porte sur l'extraction. Ces quatre initiatives figurent dans l'annexe à la décision européenne du 9 octobre 2026.
La France occupe une place notable dans cette sélection. Cinq projets sont exclusivement situés sur son territoire : BREES, EMME, Lithium de France, LUERN et NEOMAT-PCAM. Ils concernent aussi bien les terres rares que le lithium, le nickel, le cobalt, le manganèse ou le titane. Un sixième projet, CRM4Defence, associe également la France à des opérations conduites en Italie, en Pologne et au Royaume-Uni. Cette dimension multinationale explique la différence entre le décompte de cinq projets français publié par Agence Europe le 10 octobre et celui de six projets impliquant la France.
D'autres dossiers illustrent la diversité des filières retenues. En Allemagne, Zinnwald Lithium vise l'extraction et la transformation du lithium. En Grèce, la mine de Skouries concerne le cuivre. En Suède, Viscaria poursuit un objectif similaire. En Finlande, Arctial développe un projet de transformation de l'aluminium.
Bruxelles s'appuie également sur des projets identifiés lors de la première vague. En France, Carester construit à Lacq une installation consacrée notamment à la séparation des terres rares lourdes, dont le dysprosium et le terbium. À terme, elle pourrait représenter environ 15% de la production mondiale des oxydes concernés. Ce projet, qui relève de la sélection antérieure, ne doit toutefois pas être confondu avec les nouveaux lauréats.
Terres rares : des projets prioritaires et des permis accélérés
Le principal avantage offert par Bruxelles est d'abord administratif. La reconnaissance comme projet stratégique permet aux industriels de bénéficier d'un traitement prioritaire de leurs demandes d'autorisation. Elle ouvre également la voie à un accompagnement par les points de contact uniques mis en place dans les États membres pour faciliter les démarches, conformément au règlement européen.
Les délais sont encadrés. Les procédures d'autorisation ne devraient pas dépasser 27 mois pour les projets d'extraction et 15 mois pour les autres catégories de projets, sous réserve des conditions prévues par les réglementations européennes et nationales, précise la Commission européenne. Pour des opérations industrielles complexes, nécessitant de nombreuses évaluations techniques et environnementales, cette visibilité constitue un avantage important.
Toutefois, accélérer une procédure ne signifie pas obtenir automatiquement un feu vert. Les projets devront continuer à respecter les législations environnementales et les obligations applicables en matière sociale et de gouvernance. Le statut stratégique ne dispense ni des études d'impact, ni des consultations et autorisations nécessaires. La décision de la Commission reconnaît leur intérêt pour la sécurité d'approvisionnement, sans se substituer aux autorités nationales chargées de délivrer les permis.
Bruxelles estime néanmoins que la première vague commence à produire des résultats. Selon Stéphane Séjourné, 26 États membres avaient désigné leurs points de contact uniques. Parmi les projets stratégiques sélectionnés en 2025, 25 avaient achevé leur évaluation environnementale et 17 obtenu un permis de construire.
L'accompagnement s'étend aussi aux relations commerciales. La Commission souhaite rapprocher les producteurs de minerais, les entreprises de transformation et les industriels susceptibles d'acheter leurs matériaux. Son mécanisme européen de mise en relation entre l'offre et la demande avait déjà généré plus de 30 rapprochements portant sur 10 matières premières. Parallèlement, 22 projets de la première sélection avaient réalisé des progrès significatifs en vue de conclure des accords d'achat.
Ce volet est essentiel. Une usine de raffinage peut disposer des autorisations nécessaires sans parvenir à attirer suffisamment d'investisseurs, notamment si ses débouchés commerciaux demeurent incertains. En cherchant à faciliter la conclusion de contrats de long terme, Bruxelles espère améliorer la visibilité économique des projets et rassurer les acteurs financiers.
Financement des projets : ce que Bruxelles ne promet pas
L'annonce européenne repose sur une distinction fondamentale : les 21,1 milliards d'euros évoqués ne constituent pas une enveloppe budgétaire déjà accordée. Il s'agit du montant total des investissements en capital estimés nécessaires pour rendre opérationnels les 46 nouveaux projets. Ces ressources devront être mobilisées auprès d'investisseurs publics et privés.
Le statut stratégique peut faciliter les échanges avec les banques, les investisseurs institutionnels et les organismes européens de financement. Il aide aussi les porteurs de projets à identifier des dispositifs auxquels ils pourraient prétendre. Mais il ne crée aucun droit automatique à une subvention, à un prêt ou à une garantie publique. Chaque demande reste soumise aux critères des instruments financiers concernés, rappelle explicitement la Commission.
Des moyens ont déjà été engagés en faveur de la stratégie européenne sur les matières premières. Depuis le lancement du plan RESourceEU, plus de 2 milliards d'euros de soutiens financiers ont été mobilisés. Stéphane Séjourné a détaillé notamment 680 millions d'euros provenant du Fonds pour l'innovation pour six projets, plus d'un milliard d'euros d'aides d'État pour six projets et 660 millions d'euros mobilisés par la Banque européenne d'investissement pour huit projets.
Les difficultés restent considérables. Plusieurs industriels jugent le dispositif insuffisant pour absorber les risques financiers inhérents à de telles opérations. En 2026, 23 des 60 projets sélectionnés l'année précédente avaient sollicité une intervention supplémentaire de Bruxelles afin de débloquer leur situation. Certains faisaient notamment face à des tensions de trésorerie au moment de prendre leurs décisions finales d'investissement.
Le cas de Viridian Lithium illustre les limites de la reconnaissance européenne. L'entreprise française, dont le projet de raffinage du lithium avait obtenu le statut stratégique en 2025, a été placée en liquidation judiciaire en mars 2026. Une telle distinction peut donc améliorer les perspectives administratives et financières d'un projet, sans le protéger contre un échec économique.
À ces difficultés s'ajoute la question de la concurrence internationale. Les producteurs européens doivent parfois supporter des coûts élevés, tandis que leurs concurrents bénéficient de capacités industrielles déjà établies et de prix plus compétitifs. Même avec des usines opérationnelles, la viabilité des filières dépendra de la volonté des acheteurs européens de diversifier leurs approvisionnements.
Stéphane Séjourné a lui-même insisté sur cette fragilité. « Mais si personne n'achète sa production, elle fermera », a-t-il déclaré lors de sa présentation officielle le 9 octobre 2026. Il a ainsi appelé les industriels européens à privilégier les fournisseurs du continent lorsqu'une offre existe, et à diversifier leurs achats dans les autres cas.
La Commission prépare, dans cette perspective, un Centre européen des matières premières critiques destiné à renforcer la coordination des investissements, des achats et d'éventuels stocks stratégiques. Les fonctions envisagées comprennent également un accompagnement financier combinant subventions, prêts, garanties et participations en capital. Ces mécanismes restent cependant à organiser et ne constituent pas, à ce stade, des engagements financiers individuels au bénéfice des projets retenus.
En parallèle, Bruxelles veut poursuivre les partenariats avec des pays fournisseurs extérieurs à l'Union et encourager la recherche de matériaux de substitution. « La meilleure matière première, c'est celle dont on n'a pas besoin », a résumé Stéphane Séjourné, en évoquant notamment les travaux soutenus par les programmes européens de recherche.
Le chantier réglementaire et industriel doit donc se poursuivre. La Commission prévoit de lancer un nouvel appel à projets stratégiques avant la fin de l'année 2026. Elle prévoit également une nouvelle sélection concernant des projets implantés hors de l'Union, tandis que les États membres devront continuer à accompagner les entreprises déjà retenues dans leurs démarches d'autorisation, leurs négociations financières et la recherche de débouchés commerciaux.
