Deux tiers des 3 millions de trottinettes électriques en France circulent sans assurance obligatoire, créant une crise financière silencieuse. Le FGAO a versé 132 millions d’euros aux victimes en 2024, en hausse de 25% depuis 2018. Les conducteurs responsables d’accidents se retrouvent endettés à vie, avec des dettes pouvant atteindre plusieurs millions d’euros.
Trottinettes : deux tiers d’entre elles circulent sans assurance

Deux tiers des 3 millions de trottinettes électriques qui sillonnent les rues françaises circulent sans assurance responsabilité civile. Derrière ce chiffre se cache une crise financière silencieuse aux ramifications multiples : 132 millions d'euros dépensés par le Fonds de garantie des assurances obligatoires de dommages (FGAO) en 2024, une hausse de 25% en six ans, et des conducteurs endettés pour la vie. Loin d'être un simple problème de conformité administrative, la non-assurance des engins de déplacement personnel motorisés (EDPM) représente un transfert massif de risques économiques vers la collectivité.
Le coût caché des trottinettes : qui paie vraiment ?
Chaque jour, près de 2 millions de conducteurs de trottinettes électriques prennent la route en infraction totale avec la loi. Depuis 2019, ces engins sont juridiquement assimilés à des véhicules terrestres à moteur, soumis à l'obligation d'assurance responsabilité civile. Pourtant, selon les données du FGAO publiées en juin 2026, 66,7% des utilisateurs ignorent délibérément cette obligation, créant un angle mort financier dans le système d'indemnisation français.
132 millions d'euros : la facture du FGAO explose
Le FGAO, organisme parapublic financé par une contribution additionnelle sur tous les contrats d'assurance automobile, a versé 132 millions d'euros aux victimes d'accidents causés par des conducteurs non assurés en 2024. Ce montant englobe tous les types de véhicules, mais la part des trottinettes progresse à une vitesse inquiétante. En 2024, 818 victimes blessées par des trottinettes électriques non assurées ont été indemnisées, soit une hausse de 8% en un an. Les EDPM représentent désormais 8,3% des véhicules non assurés impliqués dans des accidents corporels, plaçant les trottinettes au deuxième rang, juste après les voitures (77,7%).
Plus révélateur encore : les trottinettes pèsent désormais plus lourd que les deux-roues motorisés (motos, scooters) dans les statistiques d'accidents non assurés. « Aujourd'hui les trottinettes électriques pèsent plus lourd que les deux-roues dans les accidents non assurés », confirme Julien Rencki, directeur général du Fonds de garantie des victimes (FGV) et du FGAO. Un basculement structurel qui reflète l'explosion du parc de trottinettes depuis 2020.
Le coût global supporté par le FGAO a bondi de 25% depuis 2018, passant d'environ 105 millions d'euros à 132 millions. Cette inflation s'explique par la conjugaison de deux facteurs : l'augmentation du nombre d'accidents impliquant des véhicules non assurés (4 640 en 2024, soit +0,4% par rapport à 2023) et la gravité croissante des dommages corporels, dont les indemnisations peuvent atteindre plusieurs centaines de milliers d'euros pour les blessures invalidantes.
L'endettement à vie des conducteurs responsables
Contrairement aux idées reçues, l'intervention du FGAO ne libère pas le conducteur fautif de sa responsabilité financière. Au contraire, elle enclenche un mécanisme de recouvrement implacable. Après avoir indemnisé la victime, le fonds se retourne systématiquement contre le conducteur non assuré pour récupérer l'intégralité des sommes versées. «On peut se retrouver avec une dette de toute une vie. On a des gens qui se retrouvent avec leur salaire ponctionné et qui vont être dans une vie précaire », explique Célandine Rigoulot, avocate en droit routier, dans un reportage de TF1 Info.
Les montants en jeu dépassent souvent l'entendement pour de jeunes conducteurs aux revenus modestes. Un accident impliquant un traumatisme crânien, une paralysie partielle ou des séquelles permanentes peut générer une dette de 500 000 à plus d'un million d'euros, incluant les frais médicaux, la perte de revenus de la victime, l'aménagement du domicile et les dommages moraux. « Les conséquences sont désastreuses pour les auteurs des accidents, qui doivent rembourser parfois des centaines de milliers voire des millions d'euros de dommages corporels et se retrouvent endettés vis-à-vis du fonds toute leur vie », insiste Julien Rencki.
Le FGAO dispose de moyens juridiques puissants : saisie sur salaire (jusqu'à un tiers des revenus), hypothèque sur les biens immobiliers, gel des comptes bancaires. Ces procédures s'étendent sur des décennies, transformant un trajet de quelques minutes en trottinette en fardeau économique permanent. Christiane, victime percutée par une trottinette électrique non assurée, témoigne : « J'ai eu une fracture du bassin et une autre du scaphoïde à la main gauche. Ça fait un petit traumatisme. » Si son indemnisation a été prise en charge par le FGAO, le conducteur responsable devra, lui, rembourser chaque euro pendant des années.
Pourquoi les jeunes refusent de s'assurer (et ce que cela coûte)
Le profil type du conducteur de trottinette non assuré se dessine avec netteté : un jeune de moins de 30 ans, souvent étudiant, sans activité professionnelle stable ou ouvrier. La moitié des conducteurs de trottinettes non assurés ont moins de 30 ans, contre un tiers seulement pour les conducteurs assurés. Ce déséquilibre générationnel révèle un double phénomène : méconnaissance de l'obligation légale et arbitrage économique défavorable.
Beaucoup de jeunes utilisateurs ignorent purement et simplement que leur trottinette électrique, dès lors qu'elle dépasse 6 km/h, est juridiquement un véhicule terrestre à moteur soumis aux mêmes obligations qu'un scooter. D'autres, conscients de la règle, jugent le coût de l'assurance (entre 5 et 15 euros par mois selon les contrats) trop élevé par rapport à leur budget contraint. Paradoxalement, ce calcul à court terme les expose à une amende pouvant atteindre 3 750 euros en cas de contrôle, assortie de la confiscation de l'engin.
Mais le vrai risque n'est pas la contravention : c'est l'accident responsable. Sur un marché du travail précaire où les contrats courts et les stages faiblement rémunérés dominent, un jeune de 22 ans peut se retrouver endetté de 800 000 euros après avoir percuté un piéton qui développe des séquelles neurologiques. Le remboursement s'étalera sur quarante ans, avec des prélèvements mensuels incompressibles qui hypothèquent toute capacité d'épargne, d'accès au crédit immobilier ou de constitution d'un patrimoine.
La spirale : comment la non-assurance détruit les finances personnelles
De la contravention (3 750 euros) au remboursement (parfois des millions)
L'escalade financière commence par une simple infraction administrative. Rouler sans assurance expose à une amende forfaitaire de 500 euros, pouvant être majorée jusqu'à 3 750 euros en cas de récidive ou de passage devant le tribunal. À cela s'ajoute la confiscation de la trottinette, évaluée entre 300 et 1 500 euros selon les modèles. Certaines municipalités, comme Beauvais, ont intensifié les contrôles et systématisent désormais la mise en fourrière des engins débridés ou non assurés.
Mais ces sanctions pénales ne sont qu'un avant-goût. Le véritable gouffre financier s'ouvre en cas d'accident corporel. Contrairement aux dommages matériels (un rétroviseur cassé, une carrosserie rayée), les dommages corporels génèrent des indemnisations exponentielles. Une fracture simple peut coûter 15 000 euros, une incapacité temporaire de travail 50 000 euros, une invalidité permanente plusieurs centaines de milliers d'euros. Les cas les plus graves (traumatismes crâniens, tétraplégies) dépassent le million d'euros.
Le FGAO indemnise rapidement la victime, puis se retourne contre le conducteur fautif. Les procédures de recouvrement sont impitoyables : saisie sur salaire dès le premier emploi, blocage des comptes bancaires, hypothèque sur tout bien immobilier acquis ultérieurement. Même un héritage peut être saisi. Le système ne prévoit aucune remise de dette, même en cas de surendettement avéré. Le conducteur reste redevable jusqu'au remboursement intégral ou jusqu'à sa mort, la dette pouvant alors être transmise aux héritiers.
Le profil économique du conducteur non assuré : étudiant, précaire, piégé
Les données sociodémographiques du FGAO révèlent une surreprésentation des catégories socioprofessionnelles fragiles parmi les conducteurs de trottinettes non assurés. Étudiants, intérimaires, employés en contrat court, chômeurs : ces profils cumulent faible revenu disponible, méconnaissance des obligations légales et recours massif aux EDPM comme solution de mobilité économique. La trottinette électrique, achetée entre 300 et 800 euros, apparaît comme une alternative moins coûteuse qu'un scooter (assurance comprise) ou qu'un abonnement de transport en commun annuel.
Sauf que ce calcul omet le risque. Un étudiant qui percute un piéton âgé sur un passage clouté peut se retrouver avec une dette de 600 000 euros avant même d'avoir décroché son premier CDI. Les prélèvements mensuels, calculés en fonction des revenus, commencent dès l'obtention d'un emploi stable et s'ajustent à chaque augmentation de salaire. Résultat : une spirale d'appauvrissement relatif qui interdit toute accumulation de capital.
Cette situation crée également des inégalités générationnelles. Les jeunes nés après 2000, grands utilisateurs de trottinettes, supportent une part disproportionnée du coût social de la non-assurance. Alors que les générations précédentes ont pu constituer un patrimoine sans ce type de dette structurelle, les millennials et la génération Z se retrouvent pris au piège d'une mobilité urbaine mal régulée. Près de 680 000 véhicules ont roulé sans assurance en 2025, et un véhicule sur vingt impliqué dans un accident de la route n'est pas assuré.
Vers une régulation ? Les solutions pour casser le cycle
Face à l'ampleur du phénomène, plusieurs pistes de régulation émergent. Certaines municipalités, comme Beauvais après un grave accident impliquant une trottinette débridée à 70 km/h (alors que la limite légale est de 25 km/h), ont durci les contrôles. Le port du casque est devenu obligatoire dans plusieurs départements, avec une amende de 35 euros en cas d'infraction. Les sanctions pour débridage peuvent atteindre 1 500 euros, assorties d'une confiscation immédiate.
Mais ces mesures répressives ne s'attaquent pas à la racine du problème : le coût perçu de l'assurance et l'absence de contrôle systématique. Plusieurs acteurs plaident pour une assurance obligatoire intégrée au prix d'achat de la trottinette, sur le modèle de certains pays européens. Une autre piste consisterait à créer une assurance publique minimale, financée par une taxe sur les engins neufs, qui couvrirait automatiquement tous les utilisateurs. Ce système, proche de celui des accidents du travail, mutualiserait le risque et éviterait les situations d'endettement catastrophique.
Le FGAO, de son côté, appelle à un renforcement des contrôles et à une meilleure information des jeunes conducteurs. « On a un phénomène de la non assurance qui perdure en France et qui prend des formes nouvelles », constate Julien Rencki. Les campagnes de sensibilisation restent insuffisantes : beaucoup d'utilisateurs découvrent leur obligation d'assurance seulement après un accident ou un contrôle de police. Intégrer cette information dans les points de vente, rendre l'assurance visible sur l'engin (vignette, QR code), ou même conditionner la mise en circulation à la souscription d'un contrat pourraient changer la donne.
En attendant, le coût de la non-assurance continue de gonfler. Les 132 millions d'euros versés par le FGAO en 2024 sont financés par une contribution additionnelle payée par tous les assurés automobiles. Autrement dit, les conducteurs responsables subventionnent les conducteurs irresponsables. Sur le modèle des régulations européennes qui imposent des standards techniques (comme les chargeurs USB-C), une harmonisation des obligations d'assurance pour les EDPM pourrait s'imposer à l'échelle continentale.
La mortalité liée aux EDPM explose : 35 décès en 2022, 79 en 2025. Dans l'Oise, trois personnes sont mortes depuis 2025 dans des accidents de trottinette, aucune ne portait de casque. Au-delà des drames humains, chaque accident non assuré creuse un peu plus le déficit du système d'indemnisation. Tant que deux tiers des trottinettes rouleront sans assurance, la facture continuera de grimper, transférant le coût du risque individuel vers la collectivité. Une régulation efficace ne passera pas seulement par la répression, mais par un changement structurel : rendre l'assurance accessible, visible et incontournable dès l'achat de l'engin.