Yuka lance une campagne exigeant le retrait du colorant E133 des sirops de menthe français. L’application, qui compte 85 millions d’utilisateurs, dénonce un additif purement esthétique suspecté de présenter des risques sanitaires. Les fabricants sont appelés à généraliser les versions transparentes sans surcoût.
Colorant et santé : Yuka dénonce la présence d’un colorant dans les sirops de menthe

Yuka mobilise contre le colorant E133 dans les sirops de menthe
L'application indépendante Yuka, qui revendique 85 millions d'utilisateurs répartis dans 12 pays, lance ce mardi 16 juin une campagne ciblant les fabricants de sirops de menthe. L'objectif : obtenir le retrait du bleu brillant FCF, plus connu sous le code E133, un colorant synthétique ajouté uniquement pour des raisons esthétiques. Selon l'organisation, cet additif ne répond à aucun impératif nutritionnel ou gustatif mais présente des risques sanitaires documentés. La plateforme demande aux industriels de généraliser les versions transparentes, sans surcoût pour les consommateurs.
Derrière la couleur vert éclatant qui orne les tables de kermesses d'école et les terrasses des cafés se cache une réalité méconnue : le sirop de menthe industriel est naturellement incolore ou jaunâtre. Les arômes extraits des composés de la plante ne produisent pas la teinte émeraude associée depuis des décennies à ce produit emblématique de l'été français. Pour obtenir ce vert caractéristique, les fabricants ajoutent du bleu brillant FCF associé à un colorant jaune ou caramel. Une pratique purement cosmétique héritée de décennies de marketing et d'habitudes de consommation.
Les risques sanitaires du bleu brillant FCF documentés
Le bleu brillant FCF, ou E133, fait partie des colorants de synthèse autorisés en Europe mais son profil sanitaire soulève des interrogations croissantes dans la communauté scientifique. Plusieurs études le soupçonnent de contribuer à différents troubles, notamment chez les populations sensibles comme les enfants. L'additif traverse la barrière intestinale et peut interagir avec le système nerveux, selon certains travaux de recherche menés ces dernières années.
Contrairement aux colorants naturels extraits de végétaux, les colorants de synthèse comme l'E133 ne présentent aucun intérêt nutritionnel. Leur présence répond exclusivement à des attentes visuelles forgées par l'industrie agroalimentaire au fil du temps. Yuka dénonce précisément ce caractère superflu : pourquoi exposer les consommateurs à un risque, même minime, pour un simple critère esthétique que rien ne justifie sur le plan fonctionnel ?
Une couleur artificielle devenue norme culturelle
La teinte vert vif des sirops de menthe commerciaux ne correspond nullement à la réalité botanique de la plante. Les feuilles de menthe doivent leur couleur au processus de photosynthèse, mécanisme biologique absent des processus industriels d'extraction d'arômes. Les sirops obtenus par macération ou distillation présentent naturellement des nuances allant du transparent au jaune pâle, voire légèrement ambré selon les procédés utilisés.
Pourtant, des générations entières de Français associent désormais le sirop de menthe à cette couleur artificielle, au point qu'un produit transparent paraîtrait suspect à nombre de consommateurs. Ce conditionnement collectif illustre la puissance du marketing alimentaire et la difficulté de revenir sur des standards visuels ancrés dans l'imaginaire collectif. Les fabricants arguent régulièrement que les versions sans colorant se vendent mal, créant un cercle vicieux où l'offre perpétue la demande d'un produit potentiellement nocif.
Une mobilisation pour transformer les pratiques industrielles
La campagne lancée par Yuka vise à briser ce cercle en s'adressant directement aux industriels du secteur. L'application, qui permet de scanner des produits alimentaires pour évaluer leur profil nutritionnel et sanitaire, dispose d'une influence considérable sur les comportements d'achat. Plusieurs marques ont déjà modifié leurs recettes suite aux mauvaises notes attribuées par la plateforme, preuve de son poids dans les arbitrages commerciaux.
L'organisation exige une double évolution : d'abord, le retrait systématique du colorant E133 de toutes les références de sirops de menthe distribuées en France ; ensuite, la garantie que les versions reformulées sans colorant ne donneront pas lieu à une augmentation de prix. Cette seconde condition vise à empêcher les industriels de répercuter sur les consommateurs le coût d'une mise en conformité qui devrait relever de leur responsabilité sanitaire ordinaire.
Selon Le Monde, plusieurs distributeurs auraient déjà engagé des discussions internes pour évaluer la faisabilité d'une reformulation rapide. Les marques de distributeurs, plus réactives aux tendances de consommation que les grandes marques historiques, pourraient ouvrir la voie à une transformation progressive du marché.
Un précédent dans la guerre contre les additifs superflus
Cette initiative s'inscrit dans une dynamique plus large de remise en cause des additifs alimentaires jugés inutiles. Au cours des cinq dernières années, plusieurs colorants synthétiques ont été progressivement abandonnés par les industriels européens sous la pression des associations de consommateurs et des autorités sanitaires. Le tartrazine (E102), colorant jaune autrefois omniprésent dans les confiseries, a ainsi pratiquement disparu des rayons français.
Les données économiques montrent que ces reformulations n'ont pas entraîné d'effondrement des ventes, contrairement aux prédictions alarmistes de certains fabricants. Les consommateurs se sont rapidement adaptés aux nouvelles apparences, privilégiant progressivement les critères de sécurité sanitaire sur les habitudes visuelles. Une étude de marché réalisée en 2024 révélait que 67 % des Français se déclaraient prêts à accepter une modification de couleur si elle permettait d'éliminer un additif controversé.
Implications économiques pour les fabricants de sirops
Le marché français des sirops représente plusieurs centaines de millions d'euros de chiffre d'affaires annuel. Les références à la menthe constituent une part significative de ce volume, particulièrement durant la période estivale où leur consommation explose. La reformulation demandée par Yuka nécessiterait des investissements limités : le retrait d'un ingrédient coûte moins cher que son ajout, et aucune modification des chaînes de production ne serait requise.
Les industriels devront néanmoins gérer une transition communicationnelle délicate. Comment expliquer aux consommateurs habitués au vert éclatant que la version transparente est plus saine sans reconnaître implicitement que l'ancienne formule comportait des risques ? Certaines marques pourraient transformer cette contrainte en opportunité marketing, en valorisant une démarche de transparence et de retour aux fondamentaux.
Les acteurs du secteur disposent de plusieurs options stratégiques : reformuler immédiatement en anticipant une probable évolution réglementaire, maintenir deux gammes parallèles, avec et sans colorant, pour tester les préférences réelles, investir dans des colorants naturels extraits de végétaux, solution intermédiaire plus coûteuse, résister en arguant de la liberté de formulation, au risque d'une dégradation d'image
Vers une réglementation européenne renforcée
Au-delà de l'action de Yuka, le dossier des colorants alimentaires fait l'objet d'une réévaluation régulière par l'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA). Les doses journalières admissibles sont régulièrement ajustées en fonction des nouvelles données scientifiques disponibles. Plusieurs États membres, dont la France, plaident pour une restriction progressive des additifs dont la nécessité fonctionnelle n'est pas démontrée.
La Commission européenne pourrait intégrer dans sa prochaine révision de la réglementation sur les additifs alimentaires un principe de proportionnalité : un additif présentant un risque, même modéré, ne serait autorisé que s'il remplit une fonction technologique indispensable. Cette évolution juridique rendrait de facto impossible l'usage de colorants purement cosmétiques dans les produits de grande consommation.
Les précédents juridiques existent déjà dans d'autres domaines. Le dioxyde de titane (E171), utilisé comme colorant blanc, a été interdit en France en 2020 puis dans l'ensemble de l'Union européenne, précisément parce que son usage répondait essentiellement à des critères esthétiques sans justification technique impérieuse. Le bleu brillant FCF pourrait suivre une trajectoire similaire si les pressions convergentes des consommateurs, des associations et des autorités sanitaires se maintiennent.