Allemagne : le volte-face des écologistes anti-nucléaires

62 %
Le chauffage représente en moyenne 62% de la consommation électrique
d'un logement.

Deux figures de l'écologie outre-Rhin sèment la zizanie dans leur propre camp : en cause, leur soutien affiché à l'énergie nucléaire pour réduire la production de gaz à effet de serre. Une prise de position qui déchire les Grünen et bouscule certaines certitudes . Une onde de choc qui pourrait toucher la France   ?

C'est un mariage de raison qui électrise en ce moment le petit monde écologiste outre-Rhin. Celui, pas banal, de Veronika Wendland, historienne des technologies, et de Rainer Moormann, spécialiste de l'énergie atomique. Deux figures de l'écologie allemande, passées toutes les deux par le militantisme antinucléaire, avant de finalement changer d'avis devant l'urgence climatique. Une bombe politique.

En juillet dernier, tous deux prenaient effectivement position médiatiquement d'une même voix pour demander un report de la fin programmée de l'énergie nucléaire en Allemagne à 2030. Et, par conséquent, un maintien en état de fonctionnement des six centrales restantes, dont la date de mise hors circuit avait été initialement prévue pour 2022. La raison ? Les énergies renouvelables ne sont pas, selon eux, encore assez développées, à l'heure actuelle - notamment pour répondre à la hausse de la demande durant la période hivernale. Or, sans l'atome, l'Allemagne sera obligée de recourir au gaz et au charbon… Une aberration écologique.

Un recours au gaz pour pallier l'abandon du nucléaire et l'intermittence des renouvelables qui est d'ailleurs problématique pour la souveraineté de l'Allemagne, car il profiterait aussitôt au principal fournisseur de gaz en Europe, à savoir la Russie de Vladimir Poutine.

La prise de position de Veronilka Wendland et Rainer Moormann sème la pagaille chez les écologistes allemands. Et pour cause : les deux spécialistes ont été, à des moments différents de leur carrière, des figures de la lutte antinucléaire. Si Veronilka Wendland, proche ces dernières années des mouvements écologistes dits « éco-modernistes », défendait le nucléaire et les nouvelles technologies pour juguler les effets du réchauffement climatique, cela n'a pas toujours été le cas. Dans les années 90, après une visite de Tchernobyl dans le cadre de ses études, elle fut l'une des jeunes expertes en pointe dans la lutte contre le développement de l'énergie nucléaire.

Le parcours de Rainer Moormann est à front renversé : d'abord salarié dans l'industrie nucléaire allemande, il est finalement muté et placardé en 2008 après avoir dénoncé une faille dans le fonctionnement d'un réacteur. Une injustice qui le poussera dans les rangs des antinucléaires, où il sera un des plus médiatiques porte-parole de la cause.

Les écologistes pronucléaires sortent du bois

Deux figures de l'écologie allemande, deux manières de concevoir la lutte contre le réchauffement climatique : l'une technophile, l'autre décroissante. Mais deux personnalités emblématiques qui désormais font front commun. Leur credo : si dans deux ans, au moment où l'Allemagne doit sortir du nucléaire, le pays décidait plutôt d'arrêter ses réacteurs au lignite (un charbon composé à 70 % environ de carbone), les gains en termes d'émissions carbonées seraient considérables, puisque celles-ci diminueraient de 10 %. Moins de charbon, plus de nucléaire : voilà ce qu'ils ont présenté mi-juillet dernier, et qui a provoqué une véritable secousse dans le monde écologiste outre-Rhin.

Hans-Josef Fell, diplômé en physique et ancien député (Verts) au Bundestag, s'est par exemple empressé de minimiser le chiffre avancé, affirmant que le maintien de l'activité des centrales nucléaires ne réduirait les émissions de CO2 que de 2 à 4 %. Chiffre contesté par Veronika Wendland, pour qui il existerait au sein du parti écologiste, toute une frange d'élus en accord avec sa vision, mais qui souhaiteraient rester discrets. Une « chape de plomb » sur le sujet qui commencerait à se fissurer en coulisse. Car de nombreux cadres du parti admettraient en creux que l'uranium n'est certes pas exempt de tout reproche, mais qu'il est préférable à l'augmentation des émissions carbone. L'un d'eux, sous couvert d'anonymat, aurait déclaré au quotidien allemand « Frankfurter Allgemeine » : «Nous nous attaquons au mauvais problème » en parlant du nucléaire.

« Il est donc temps de changer de cap en matière de politique énergétique , estiment Veronika Wendland et Rainer Moormann dans une tribune publiée en juillet dans "Die Ziet". Les six dernières centrales nucléaires allemandes devraient rester sur le réseau pendant une période limitée. [...] Elles constitueraient clairement la forme d'approvisionnement énergétique la plus respectueuse du climat par rapport au charbon. » Et un gage en termes de sécurité énergétique du pays, ajoutent-ils.

«  À quand l'équivalent en France, à savoir des ex-antinucléaires prenant la plume pour dire que, au vu du contexte climatique, ils ont changé d'avis, et ils ne considèrent plus la baisse de l'atome à 50 % comme la première priorité de la politique énergétique, au sens des milliards utilisés ?  » s'interroge sur Linkedin le spécialiste du climat Jean-Marc Jancovici. Il est vrai que les Verts allemands ont toujours eu une longueur d'avance sur leurs homologues outre-Rhin, devenus une puissance politique dès les années 80 et anticipant un virage social-démocrate 10 ans avant les Verts français. Métronomes de l'écologie politique à l'échelle européenne, les Grünen ont une influence considérable sur le continent. Si la question de l'abandon du nucléaire, autrefois véritable totem des écologistes, est abandonné pour lutter plus efficacement contre le réchauffement climatique, cela pourrait produire une onde de choc idéologique chez tous les Verts européens, et notamment français. Et peut-être plus rapidement que prévu, alors que faute de production d'électricité nucléaire, l'Hexagone a commencé à faire tourner ses centrales... à charbon.


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