Gilets jaunes : "Mais c'est une révolte ? - Non, Sire, c'est une révolution !"

480 €
D'après L'OFCE, les Français ont perdu en moyenne 440 € de revenu
annuel net disponible, depuis 2008. Un chiffre très éloigné des
statistiques officielles sur le pouvoir d'achat.

Ni les températures négatives, ni la neige ou la pluie ne semblent entamer la détermination des gilets jaunes sur leurs barrages, depuis le début de leur mouvement. La date du samedi 24 novembre 2018 pourrait entrer dans l'Histoire de France aux côtés de la révolte des Maillotins de Paris (1385) ou de celle du papier timbré (1675).

Car il est désormais établi que l'accumulation de taxes sur les carburants et sur le fuel domestique n'est en rien la cause de la révolte, pardon, de la révolution fiscale qui est en marche. Les Français en ont ras-le-bol de voir les factures s'accumuler sur le buffet de l'entrée, parce qu'ils n'arrivent plus à faire face.

Pas les Français qui ont perdu leur emploi. Ceux-là sont depuis bien longtemps passés par la case assistante sociale, puis, Secours Populaire ou Restos du coeur. Ils ont vendu tout ce qu'ils pouvaient vendre. ils survivent des allocations, du potager, et des petits boulots au black qu'ils arrivent à dégoter. Certains sont résignés. S'ils ont perdu leur boulot, c'est un peu de leur faute comme le disait Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. Ils parlent ou écrivent mal le français, et forcent un peu trop sur la gnole.

Les gilets jaunes ne sont pas des beaufs ignorants
qui roulent au diesel et fument des clopes

Non, les Français qui en ont marre, et placent dans la révolte des gilets jaunes leur dernier espoir, ce sont ceux qui travaillent, ou ont travaillé toute leur vie, et ne s'en sortent pas, ne s'en sortent plus. Les factures s'accumulent, alors qu'il y a encore quelques années, ils parvenaient à les écluser au fur et à mesure. Et pourtant, ils n'ont commis aucun excès, pas fait de folies, pas joué et perdu en Bourse. Simplement, avec l'accumulation de hausses toujours présentées comme "petites", ou encore comme étant "la dernière", les retards de paiement se sont amplifiés. Et les pénalités aussi.

J'ai été particuliérement surpris, en fait, non, choqué, de voir sur les barrages et dans les manifestations de gilets jaunes des "petits vieux tout droits sortis de l'EHPAD". Loin de moi l'intention d'être méprisant à leur égard. Ils étaient au contraire touchants. Place de la Concorde, samedi 17 novembre, j'ai vu des vieux couples - lui, droit, digne, le pas mal assuré, elle, voutée, fatiguée, mais alerte, soutenant le compagnon de toute une vie - arborant des gilets jaunes parfaitement ajustés, comme repassés par dessus leurs gabardines et manteaux de laine. En croisant simplement leur regard, j'ai su que c'était là leur dernier combat pour tenter de faire connaître et reconnaître leur détresse. C'est une statistique, elle est officielle, mais dramatique : en France, un senior sur trois n'a rien. Locataire, faute d'avoir pu ou su acheter, toute la maigre pension file dans un loyer. Le 20 du mois, tous les gérants de Franprix vous le diront : les ventes de viande pour animaux grimpent en flèche. Il faut bien manger un peu de protéines de temps en temps avec les pâtes. 

Combien sont les gilets jaunes ?
La France oubliée, au bas mot, vingt ou trente millions

A ces "petits vieux" s'ajoutent des femmes seules (elles sont plus de deux millions en France) avec des enfants à charge, dont elles assument bien souvent seules la responsabilité, courant après de maigres pensions alimentaires. A ces femmes seules, s'ajoutent des couples avec enfants, d'âge intermédiaire, qui ont perdu une bonne partie des illusions de la vie, esclaves d'un rythme infernal où l'on doit travailler plus pour gagner plus payer plus d'impôts. Là encore, on parle de millions de ménages, à mi chemin entre la classe moyenne et les classes modestes. Moralement, ils font partie de la premère catégorie. Comptablement, ils ont été rejetés dans la seconde. 

Enfin, à ces vieux, veufs ou veuves, à ces femmes seules, à ces couples sans âge avec enfants, s'ajoutent des millions de jeunes aux illusions perdues. Ils rêvaient d'autonomie, de désirs ou de caprices assouvis grâce au fruit de leur travail. Ils enquillent des missions, des CDD, des jobs à temps pleine même qui, autrefois, eussent été bien payés, et leur auraient permis de bâtir un destin.  Mais aujourd'hui, avec le seul coût du logement, quand ils ont réussi à s'en payer un, ils sont essorés le 20 du mois. 


Voilà la France qui se retrouvera samedi 24 novembre à Paris, et sur les barrages un peu partout en France, pour ceux qui n'auront pas eu les moyens de monter en voiture ou en train à la capitale. Une France que la plupart des politiques n'écoute plus depuis longtemps, une France que la plupart des politiques méprise depuis longtemps, une France dont la plupart des politiques ignore même, volontairement, ou inconsciemment, l'existence. 

Même chez les fonctionnaires,
on recrute des gilets jaunes


J'en ai connu, des horticulteurs qui travaillaient 7 jours sur 7 pour faire pousser de belles roses pulpeuses et d'autres fleurs d'ornement sous leurs serres fatiguées,  tout en pestant contre la concurrence des roses faméliques arrivant par avion-cargo du Chili, mais vendues en supermarché à moitié-prix.

J'en ai connu, des garagistes les mains noires de cambouis, descendant dans la fosse, pourtant interdite par les réglements européens, qui vous demandent "20 balles" pour changer les quatre pneus d'une camionnette. Des pneus achetés sur Internet, comme les plaquettes. On survivra avec cet argent de poche. Tant pis pour le fisc qui nous assassine. D'ailleurs, demain, c'est un agent du centre des finances publiques du coin qui lui apportera des disques de frein à poser. Au black. Lui, aussi, il peine...

J'en ai connu, des caissières de supermarché, dignes, comme mon vieillard au gilet jaune bien lisse, bien attaché, qui gagnent sans se plaindre le même smic depuis des années, et ne votent plus depuis bien longtemps, persuadées que les choses ne changeront jamais pour les petites gens. 

Tout ce monde là, toutes ces "gens" là, seront samedi, sur un rond point, ou dans une avenue de la capitale, pour tenter de se faire entendre. Pour une fois. Ou bien, encore une fois, comme leurs ancêtres sans dents, plus de deux siècles avant eux ?

Le duc de la Rochefoucauld (auquel on doit la citation devenue célèbre, reprise dans mon titre) avait compris, lui, qu'il s'était passé quelque chose ce 14 juillet 1789, quand Louis XVI l'interrogea sur les événements de la journée. Qui pour dire à Emmanuel Ier que ce 24 novembre, malgré la neige, malgré le froid, ne sera pas, non plus, anodin, ni sans lendemain ? 


A découvrir

Jean-Baptiste Giraud

Jean-Baptiste Giraud est le fondateur et directeur de la rédaction d'Economie Matin. Il est également intervieweur économique sur RTL dans RTL Grand Soir (en semaine, 22h17) depuis 2016.

Jean-Baptiste Giraud a commencé sa carrière comme journaliste reporter à Radio France, puis a passé neuf ans à BFM comme reporter, matinalier, chroniqueur et intervieweur. En parallèle, il était également journaliste pour TF1, où il réalisait des reportages et des programmes courts diffusés en prime-time. 

En 2004, il fonde Economie Matin, qui devient le premier hebdomadaire économique français. Celui-ci atteint une diffusion de 600.000 exemplaires (OJD) en juin 2006. Un fonds economique espagnol prendra le contrôle de l'hebdomadaire en 2007.

Après avoir créé dans la foulée plusieurs entreprises (Versailles Events, Versailles+Les Editions Digitales), Jean-Baptiste Giraud a participé en 2010/2011 au lancement du pure player Atlantico, dont il est resté rédacteur en chef pendant un an.

En 2012, soliicité par un investisseur pour créer un pure-player économique,  il décide de relancer EconomieMatin sur Internet  avec les investisseurs historiques du premier tour de Economie Matin, version papier. 

Il a également été éditorialiste économique sur SUD RADIO de 2016 à 2018.

 

Jean-Baptiste Giraud est également l'auteur de nombreux ouvrages, dont notamment "Combien ça coute, combien ça rapporte" (Eyrolles), "Les grands esprits ont toujours tort", "Pourquoi les rayures ont-elles des zèbres", "Pourquoi les bois ont-ils des cerfs", "Histoires bêtes" (Editions du Moment) ainsi que "le Guide des bécébranchés" (L'Archipel).