Il faut reprendre la main sur le numérique

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Neuf personnes sur dix se disent être victimes de vibrations fantômes
sur leur smartphone.

Rares sont les domaines qui échappent aujourd'hui à l'influence de l’adage « less is more ». Un peu partout, il existerait un bénéfice manifeste lié à l’économie de moyens.

Les technologies numériques donnent aujourd’hui l’impression de s’y employer. Les interfaces gagnent en pureté, les outils en discrétion, tandis que l’expérience utilisateur est rendue chaque jour un peu plus intuitive. Or ce mouvement produit l’inverse de ce qu’il prétend poursuivre : sollicitation, suggestion, distraction et dépendance. Aussi, ne pourrait-on pas appliquer la sobriété à l’intention autant qu’aux caractéristiques extérieures des outils numériques ? Less is more.

De likes en profils, de notifications en vibrations fantômes…

Ces technologies nous rendent « en puissance », capables de dire, de faire, d’acquérir et même de devenir ce que nous voulons. Mais les moyens qu’elles placent à notre disposition sont si considérables, que nous nous y perdons parfois. Il devient de plus en plus difficile d’effectuer des choix sereinement. Il y en a trop à notre portée pour que nous puissions échapper à une forme de désordre intérieur.

Et pour cause. Nous connaissons une véritable addiction collective. Nous sommes constamment sollicités, trainés d’interfaces en formulaires, de likes en profils, de notifications en suggestions. Il nous faut sans cesse prendre connaissance de telle information, répondre sur le champ à tel message, partager notre point de vue sur l’actualité etc. Notre « disponibilité numérique » explique pourquoi 9 personnes sur 10 disent être victimes de vibrations fantômes de leur smartphone, selon une étude de la Georgia Institute of Technology. Chaque époque a les fantômes qu’elle mérite.

Tant de sollicitations que nous en avons perdu la maîtrise

Non, nous ne maîtrisons plus le temps que nous consacrons à nos activités en ligne. Nous ne sommes plus vraiment en mesure de synthétiser les informations pléthoriques que nous recevons. Notre cerveau n’a jamais été destiné à en traiter le nombre faramineux dont il est aujourd’hui, sinon le destinataire, du moins le récipiendaire malgré lui. Et comment pourrions-nous, dans ces conditions, nous former une opinion à partir de ce torrent de nouvelles ?

L’immédiateté propre aux échanges en ligne, gratuits ou marchands, nous rend par ailleurs chaque jour un peu plus exigeants ou impatients. Il nous faut tout, tout de suite ! Omnia illico ! Nos prises de parole peuvent parfaitement rester sans écho, quand bien même nous aurions de très nombreux « amis », confondus pêle-mêle sur tel ou tel réseau social.

Enfin, nous avons été sournoisement dépossédés de la propriété de nos données. Sur le plus célèbre des médias sociaux, a lieu la tonte régulière de nos « data », et c’est là le prix à payer pour un service que nous croyions gratuit, Facebook vient une fois de plus d’être pris la main dans le sac. L’incessibilité de nos données personnelles est quelque chose qui semble lui échapper. Que valent donc nos vies sur ces médias sociaux ? Sans doute ce qu’elles enseignent aux commerçants de nos préférences de consommation.

Du design au dessein

Derrière une promesse de sobriété formelle, les technologies numériques s’imposent partout à notre attention. Notre soif de communication nous condamnerait presque à n’en faire plus qu’un usage compulsif, dont profitent les « réseaux », subrepticement devenus médias sociaux. Dès lors, pourquoi ne pas concevoir des outils dont l’intention soit de protéger les utilisateurs ? Le père du « less is more », l’architecte allemand Ludwig Mies van der Rohe, attachait beaucoup d’importance à la notion de « structure claire ». Et si le nouveau dessein des technologies numériques était de mettre à la disposition des utilisateurs des « structures claires » tant dans leur esprit que dans leur forme ? De tels outils deviendraient des instruments de liberté.