Instruction en famille et séparatisme islamiste : pourquoi ne pas renforcer le contrôle communal ?

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0,3% des enfants âgés de 6 à 16 ans sont à l'école à la maison.

Interdire l'instruction en famille sous couvert de lutte contre le séparatisme islamiste : a-t-on bien pensé à tous les dommages collatéraux induits ?

Pendant le confinement, la presse n'a guère relevé un fait qu'ont pourtant vécu de nombreux ruraux : l'attestation de déplacement dérogatoire ne prévoyait guère de sortie de son domicile pour jeter ses ordures ménagères, si bien qu'il fallait espérer du ministère de l'Intérieur des clarifications…

Oui, si la plupart des Français vivent dans une aire urbaine et profitent d'une collecte à domicile des poubelles, ce n'est pas le cas d'une grande partie du territoire national, quoique moins densément peuplée. Évidemment, cette « omission » n'était sans doute pas une marque de mépris vis-à-vis des campagnes, mais seulement un oubli… !

À quelques mois de distance, l'histoire semble se répéter au sujet de l'obligation d'instruction. Dans son discours contre le séparatisme islamiste, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé la fin de l'instruction en famille (IEF) hors motifs de santé et grands sportifs. Notons au passage qu'il est dommage que la musique ne puisse apparemment pas donner droit à dérogation, comme s'il fallait nécessairement habiter en ville - où se concentrent les CHAM, « classes à horaires aménagés musique », en lien avec les conservatoires importants - pour pouvoir jouer assidûment d'un instrument…

Faisant l'école à la maison, mon épouse et moi ne nous attendions absolument pas à cette nouvelle. Au fin fond du Gers, le séparatisme islamiste est une chose que nous ne connaissons que de loin, par journaux interposés, de même que nombre de nos compatriotes ne connaîtront l'école à la maison que par les annonces gouvernementales. Il semble inconcevable que de « bons élèves » trinquent pour d'autres, et sans doute beaucoup y applaudiront sans réfléchir plus avant.

Concrètement, si la mesure annoncée vendredi entrait en vigueur, un nouveau coup dur serait porté contre les campagnes françaises. Mon expérience n'est pas unique ; numériquement elle ne sera jamais majoritaire, mais elle n'est pas négligeable pour autant.

Aujourd'hui, le territoire de ma commune n'accueille qu'un seul enfant en dehors des cinq que compte mon foyer. Si demain l'instruction en famille nous était interdite, nous aurions le choix entre d'une part arpenter des routes supplémentaires (et encore sommes-nous mieux lotis que bien des familles habitant dans des montagnes difficiles d'accès) tout en abandonnant une vie conforme à la nature et, d'autre part, vivre tout ou partie de l'année à l'étranger pour continuer à enseigner nos enfants comme si de rien n'était, ayant la chance de pouvoir exporter ou créer nos emplois n'importe où.

L'instruction en famille permet aussi de nouer des liens avec d'autres familles, de plus en plus nombreuses en pleine campagne. Beaucoup n'en sont pas arrivées là par réflexe, mais en raison de la fermeture d'écoles, d'un choix de vie plus proche (et respectueux) de la nature ou en dernier recours après un long parcours où la voie officielle s'est avérée inopérante : phobie scolaire, racket, agressions, harcèlement…

Alors quoi ? À l'heure où l'on parle sans arrêt de transition écologique et de consommation responsable, il faudrait acquérir une seconde voiture et multiplier les pleins de diesel ? Il faudrait renoncer à ce que les enfants puissent participer activement à l'entretien d'un humble manse ? Contre l'uniformisation, la participation assidue aux travaux du jardin, du potager ou de la basse-cour (jusqu'aux canards que nous gavons nous-mêmes) a en effet toute sa place dans une instruction et une éducation saines et complètes, de même que la musique. Que restera-t-il de l'« excellence française » tant vantée par les présidents successifs lorsque les dernières structures domestiques s'adonnant aux plus beaux savoirs et traditions auront disparu ? Veut-on que les propriétés de telles familles deviennent d'énièmes résidences secondaires, à l'interminable gazon arrosé et tondu sans arrêt pour le compte de quelque retraité arrivé d'ailleurs ? Alors les petits anges blonds ne seront pour ces petites communes rurales qu'un lointain souvenir. Parmi les contes populaires recueillis par l'Auvergnat Henri Pourrat, il en est un qui dresse le tableau d'un village sans enfants, triste et mort. Combien vivent aujourd'hui ce qui n'était jadis qu'une fiction ?

Surtout, ce que l'on dit trop rarement, c'est que l'instruction en famille est déjà très encadrée de nos jours. Sans doute l'est-elle davantage pour les « honnêtes gens » des campagnes que pour les banlieues plus difficiles d'accès. Le fait est là : les quelques foyers qui seraient concernés par le séparatisme islamiste ne s'encombrent sans doute déjà pas des déclarations nécessaires à l'académie et à la commune. Ils ne feront pas plus de cas d'une interdiction pure et simple.

En plus de recevoir la visite d'un inspecteur académique et d'un conseiller pédagogique au moins une fois par année scolaire, chaque famille faisant l'école à la maison est inspectée au minimum une fois tous les deux ans par sa municipalité. Dans les grandes communes, cette inspection peut être effectuée par les services sociaux ; dans les autres, c'est directement un ou plusieurs membres du conseil municipal, dont éventuellement le maire, qui s'en chargent.

Cette enquête de la mairie est d'autant plus à même de repérer des dysfonctionnements graves, et des velléités de séparatisme, que ceux qui la mènent connaissent mieux que les services académiques le cadre de vie, l'environnement et les potentielles aspirations des foyers concernés. Alors pourquoi ne pas réitérer cette visite plus souvent, une fois par an au minimum au lieu de tous les deux ans par exemple ? Si le gouvernement ne veut que lutter contre le séparatisme islamisme, il lui suffit de jouer sur cette corde-là, quitte à accroître son importance et ses compétences.

Y aurait-il des communes séparatistes et islamistes ? Ou simplement impuissantes ? Peut-être. Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que déjà, dans le cadre légal actuel, le préfet peut se substituer aux municipalités pour mener cette enquête. Lui aussi ne peut rien faire ? Alors il ne pourra rien de plus malgré l'interdiction de l'IEF…

Si l'intention du gouvernement est autre, il doit le dire clairement. Nous aurons fait connaître l'essentiel : si vraiment il s'agit de lutter contre les séparatismes, il suffit de renforcer le contrôle communal ou préfectoral exigé dans le cadre des cas d'instruction en famille - les inspections académiques pouvant d'ailleurs effectuer des signalements. Sans cela, nous serons tous sommés de nous fondre dans l'uniformité qui ne convient jamais à tout le monde et risque de provoquer de nouvelles rancœurs contre le système éducatif français.

Il est donc possible de contrecarrer le séparatisme islamiste sans restreindre la liberté éducative qui doit faire la fierté de notre pays. Les abus, qui concernent peut-être 1 % de l'espace national, ne devraient pas léser les 99 % restants de notre territoire, ou alors la justice ne sera qu'un mot de plus à retirer de nos dictionnaires.


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Philippe de Lacvivier

27 ans, père de cinq enfants instruits en famille, conseiller municipal d’une petite commune du Gers répertoriée en ZRR (zone de revitalisation rurale), collaborateur d’un cours par correspondance et salarié en télétravail d’une start-up toulousaine.