Visite des Ruchers de Normandie ! Un apiculteur répond à nos questions !

4 000 TONNES
La France a exporté 4 000 tonnes de miel en 2010.

Il fait beau, c’est le week-end, nos campagnes sont luxuriantes, et depuis des années je lis des articles concernant la disparition de nos abeilles qui jouent un rôle considérable dans l’ensemencement et la fécondation des plantes.

Alors évidemment, j’avais très envie de pouvoir rencontrer un apiculteur et découvrir son métier, et surtout savoir ce qu’il pense de la situation et quelle est la réalité des choses.

Nous avons donc été reçus avec une grande gentillesse hier dimanche par Mélanie et Florent Maugeais, apiculteurs, bâtisseurs de leur propre main des Ruchers de Normandie. Pour vous donner une idée, ils possèdent 550 ruches, 230 ruchettes pour le renouvellement du cheptel et produisent 10 tonnes de miel les mauvaises années et 20 tonnes les très bonnes années, avec une moyenne annuelle de 15 tonnes.

Une piqûre d’abeille, ça fait mal…

Au moins, maintenant je sais de quoi je parle, et il valait mieux que ce soit moi qui prenne plutôt que ma femme… Ou bien sûr les enfants. Car nous y sommes allés en famille. D’ailleurs, pour ceux qui habitent Paris, la Normandie c’est grand. Le citadin en oublie tout simplement l’étendue de notre territoire et de nos campagnes. La ville limite l’horizon.

Bref, je me suis fait piquer… et je n’ai rien fait pour mériter ça. Même Florent notre apiculteur en a convenu. On a beau vous dire que fumer tue… vapoter vous fait piquer par les abeilles. Je vous explique.

Nous nous approchons d’une ruche. Florent allume une cigarette, souffle légèrement sa fumée vers la ruche, cela apaise les abeilles, il ouvre la ruche (avec une simple « clope ») écarte délicatement une ou deux abeilles, et plonge son doigt… dans le miel !! Pensez donc, après avoir fait un truc pareil, je pensais ne rien risquer… et voilà-t-y pas qu’une abeille me fonce dessus. Enfin moi je n’ai rien vu venir, c’est Florent qui, lui, a tout de suite compris que cette abeille n’était pas contente et qu’elle allait me piquer moi… Il m’a bien prévenu, « Haaa…. Ça va faire mal ». Je confirme, ça fait mal (d’ailleurs on est le soir, et j’ai toujours mal). Comme dit Florent, pour ceux qui ne se sont jamais fait piquer, les produits que l’on vend ne marchent pas et ne servent à rien, il faut serrer les dents, ça passe au bout de quelques minutes (c’est vrai) et il ne faut surtout pas toucher sinon ça recommence à faire encore plus mal car en touchant, on étale le venin (c’est vrai aussi, vu que je n’ai pas réussi à m’empêcher de toucher le point d’impact… situé dans l’oreille).

Bon, en résumé, la fumée d’une clope calme les abeilles, pas celle des vapoteuses… Conclusion, ne vapotez jamais à côté de 550 ruches… Bon, je sais, mon approche ne vaut rien scientifiquement !! Au fait, ses 550 ruches et ses 230 ruchettes représentent… plus de 20 millions d’abeilles, soit largement plus que le nombre de franciliens. Alors ne me faire piquer qu’une seule fois en ayant fréquenté 20 millions d’abeilles, c’est statistiquement insignifiant… Enfin ça, c’est l’argument de Florent, moi personnellement j’ai mal mais ma femme m’empêche de faire « mon parisien », mais faites gaffe, la campagne c’est dangereux !!

ruche 1

Ça c’est une ruche, une ruche de pro… pas une jolie petite maisonnette pour apiculteur amateur (indispensable évidemment) mais qui n’ont pas les mêmes besoins techniques. Lorsque l’on est un apiculteur professionnel, il faut pouvoir empiler les ruches, les déplacer et les transporter. Parce que pour vous faire du miel de tilleul… Il faut trouver du… tilleul. C’est la même logique avec l’acacia. Donc l’apiculteur va devoir par exemple jouer sur l’emplacement de ses ruches (un endroit où il y aura tout plein d’acacias) et le moment de la floraison en installant ses ruches au bon endroit au bon moment pour que les abeilles récolent… dans les bonnes fleurs.

Une ruche comment ça marche… Avant une reine vivait 3 ans. Désormais 1 an c’est déjà bien !

Ça marchait bien mais cela marche de plus en plus mal. Pour Florent, le constat est sans ambiguïté. Avant les reines vivaient environ 3 ans. Aujourd’hui une reine vit 1 an. Elle peut vivre plus longtemps mais dans un mauvais état de santé. Cela conduit les apiculteurs à les tuer eux-mêmes car une reine qui dégénère amène la dégénérescence de la colonie tout entière.

Une abeille ouvrière, elle, vit de 50 à 60 jours en fonction de la masse de travail qu’elle va fournir. Le travail de l’abeille ouvrière c’est le « butinage », et le butinage est épuisant pour elle. Pour les salariés humains, c’est la même chose. Si votre travail est physiquement éreintant, votre espérance de vie diminue. Il n’y a que la propagande patronale pour vous faire chanter « le travail c’est la santé ». N’oubliez pas la suite de cette chanson « et ne rien faire la conserver » !!

Enfin, il y a un troisième type d’abeille (oui, oui je peux vous dire que j’en ai appris des choses et que je serais bien resté encore plus longtemps à bavarder), l’abeille d’hiver. L’abeille d’hiver se fait littéralement gaver de nectar. Son travail est indispensable puisqu’à la sortie de l’hiver, c’est elle qui va relancer la colonie. Sans facteur limitant (pollution, maladie, vers, etc.) elle peut vivre 245 jours.

Les causes de tous les problèmes ? Plusieurs facteurs !

Il est difficile d’être péremptoire et d’affirmer contrairement à ce que l’on croit que l’on ne doit incriminer que les produits phytosanitaires… en clair, les pesticides. Évidemment, ils sont particulièrement nocifs pour les essaims d’abeilles mais il faut bien comprendre le mécanisme.

Un produit chimique va obtenir une autorisation de mise sur le marché après des études purement théoriques ou presque sur sa toxicité. Il y a des conditions dites « standards ». Le produit x sera autorisé car sans danger pour les abeilles lorsqu’il traite le blé par exemple. Sauf que dans la réalité, les choses se passent tout différemment. En me montrant un champ voisin, Florent m’indique que ce champ est unique. Unique de par sa combinaison. Ce champ, depuis 20 ans, a reçu des cultures et des traitements. Cela en fait donc un «écosystème chimique » à part entière totalement différent du champ voisin qui, en ayant reçu d’autres cultures et donc d’autres traitements, aura une toxicité différente pour les abeilles et de façon générale pour tous les animaux.


Il est donc très difficile d’établir des responsabilités de façon claire. Et d’ailleurs mon point de vue sur ce type de sujet c’est que les industriels, quels que soient les secteurs, organisent consciemment et sciemment ce que je nomme une chaîne d’irresponsabilité. L’objectif : faire en sorte de diluer les responsabilités pour ne pas avoir à assumer les coûts sociaux, humains, ou environnementaux de leur activité. Regardez le cas particulièrement édifiant des producteurs de textile à bas coût au Bangladesh. Les usines s’effondrent sur les ouvriers sans que cela n’émeuvent les donneurs d’ordres occidentaux.

Autre facteur, le varroa.

Le varroa est le seul genre de la famille des varroidae. Cet acarien parasite les abeilles et fait partie des causes possibles ou favorisantes du syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles.

La femelle du varroa présente une forme elliptique, trapue, plus large que longue. Elle mesure de 1 à 1,2 mm sur 1,5 à 1,8 mm, ce qui la rend parfaitement visible à l’œil nu.

Les mâles vivent exclusivement dans les cellules du couvain de l’abeille, alors que les femelles se rencontrent aussi sur l’abeille adulte, dans et à l’extérieur de la ruche. Seules les femelles sont capables d’hiverner.

Le cycle de reproduction de varroa se déroule exclusivement dans le couvain.

Ce parasite va affaiblir les colonies et rendre les abeilles beaucoup plus vulnérables aux virus comme les APV, CPV ou ABPV qui peuvent être mortels pour les abeilles.

Voilà à quoi ressemble un varroa… C’est laid…

varroa

Enfin, dernier facteur : la baisse alarmante de la biodiversité…

Nous roulions à travers champs pour atteindre les Ruchers de Normandie et je montrais par la fenêtre au petit dernier les coquelicots tout rouges, tout en faisant remarquer à mon épouse qu’il n’y en avait pas beaucoup. Il y a 30 ans, enfin presque 40, quand j’avais son âge, les coquelicots bordaient nos routes par millions… Aujourd’hui, ce sont quelques taches rouges. Quelques coquelicots survivants et résistants aux pesticides déversés par tonnes par l’agriculture intensive.

Le résultat est visible à l’œil nu par chacun de nous, les plus de 40 ans, si nous faisons l’effort de nous souvenir comment c’était quand nous étions enfants.

Bref, plus de bleuets, plus de coquelicots, une diversité florale en forte baisse et donc pour les abeilles une mauvaise nourriture, une nourriture pas variée.

C’est comme l’être humain. Mangeons que des frites… uniquement des frites. Nous allons vite mais alors très vite d’abord dépérir puis mourir en raison de nos carences alimentaires. Il en est de même pour les colonies d’abeilles.

Alors que j’évoquais les pics de pollution parisiens, Florent m’a indiqué que contrairement à ce que l’on pouvait penser, ses abeilles supportaient plutôt bien cette pollution et qu’il ne notait aucune augmentation des problèmes ou de la mortalité de ses colonies liée à cette pollution atmosphérique.

Pour résumer, pesticides, parasites et maladie et baisse de la biodiversité expliquent le carnage que nos apiculteurs vivent tous les jours avec leurs essaims.

Pourtant, l’abeille et les animaux pollinisateurs sont essentiels. Pour celles et ceux qui auraient oublié leurs cours de science naturelle (SVT de nos jours), sachez que le pollen c’est un peu l’équivalent des spermatozoïdes chez l’homme. Or ce sont les abeilles qui vont assurer la fécondation des plantes en transportant justement sur leurs pattes, en butinant et en passant d’une fleur à l’autre, ces pollens et permettre la fécondation et donc la reproduction des plantes.

Sans animaux pollinisateurs, la nature en quelques mois deviendrait tout simplement stérile.

Comment fait-on le miel ?

Je vous invite à rentrer dans l’atelier de Mélanie & Florent. C’est moderne. Et pour cause, leur ancien hangar qu’ils avaient mis des années à construire est parti en fumée lors d’un incendie qui a tout ravagé et qui fût visible à 20 kilomètres à la ronde. Mal assuré comme beaucoup de nos agriculteurs et de nos apiculteurs, ils ont failli ne pas sauver leur exploitation.

Le principal problème du miel… c’est l’humidité ! Plus un miel sera humide, moins il se conservera longtemps et moins il sera bon. C’est facile à voir, il est… liquide. Or le miel, même liquide, doit s’écouler doucement car il a une certaine viscosité.

C’est pour cette raison que Florent est en train d’aménager une salle de déshumidification dans son atelier pour lui permettre de mieux gérer l’humidité des miels qu’il produit car, si dans le sud-est de la France les abeilles arrivent à sécher leur miel facilement, ce n’est pas aussi facilement le cas dans le nord pluvieux comme peut l’être une région comme la Normandie. Ci-dessous, la zone atelier pure, réparation et bricolage de tout ce qui se répare et se bricole… de la ruche aux cadres.

ruche 3 atelier

Une salle de déshumidification c’est en gros des ventilateurs ainsi que des grilles chauffantes et une circulation d’air. Les miels y restent de 24 à 48 heures en fonction du taux d’humidité.

ruche 4 déshumidification

Mais lorsque l’on retire les cadres, il peut rester quelques abeilles… Il faut donc leur permettre de sortir de cette salle. Et c’est la raison d’être de cette petite fenêtre qui servira « d’issue de secours » aux abeilles pour rejoindre leur colonie et ne pas finir asséchées dans d’horribles souffrances !!

ruche 5 sortie de secours

C’est sur cette machine que l’on va poser les cadres des ruches. Récolter la cire. Récolter le miel. C’est la plus grosse machine de l’atelier. Vous y voyez le patron à l’ouvrage légèrement à contre-jour, j’ai plus de talent pour l’écriture que pour la photographie, mais le cœur y est !!

ruche 6 convoyeur florent

Ici, Florent a mis un cadre pour illustrer le fonctionnement de sa machine.

ruche 7 convoyeur cadre sire

  Les cadres sont rangés dans cette espèce de centrifugeuse et par simple application de la force centripète, le miel va être récupéré et couler après doucement dans un bas de récupération. ruche-7-centrifugeuseok  

Et c’est ce miel qui sera mis en bocaux évidemment ou préparé pour faire du nougat artisanal, des confitures ou encore du caramiel (une recette unique et dont mon bonhomme de 7 ans raffole particulièrement).

C’est Mélanie qui s’occupe de toutes ces préparations, sauf du nougat laissé à Florent pour sa fabrication.

Voici leur chaudron magique… Ça ne se voit pas trop sur la photo mais il est énorme, il y a de quoi y faire mijoter mes 3 petits monstres…

ruche 8 le chaudron magique

Florent est trésorier de l’association Nationale des Éleveurs de Reines et des Centres d’Élevage Apicoles (ANERCEA)

Bon je sais, c’est un peu long comme nom d’association… mais cela veut bien dire ce que ça veut dire. Nous n’avons pas rencontré uniquement un couple qui « fait du miel ». Nous avons rencontré un couple de passionnés et de bâtisseurs. Nous avons aussi rencontré un couple pour qui la transmission du savoir-faire, des informations et le partage sont des valeurs essentielles. Florent élève donc des reines et a une petite activité marginale financièrement mais fondamentale pour l’avenir de la nature à savoir la vente d’essaims. Pour information, si vous souhaitiez acheter une ruche prête à l’emploi et qui pourrait produire de 10 à 30 kg de miel par an, il vous en coûterait environ 150 euros. (Je dis ça, c’est juste que la fête des pères approche, et que je mettrais bien une ruche au bureau… ce qui risque de ne pas plaire au CHSCT. Le CHSCT c’est le comité d’hygiène et de sécurité. Ils font respecter les 9 856 pages de normes diverses et avariées… Résultat, même pour les WC c’est compliqué d’aller aux toilettes en toute sécurité. Bref, une ruche c’est tout de même une belle idée de cadeau pour la fête des pères… bon pour la fête des mères aussi évidemment mais la fête des mères, elle est passée, elle. Il faudra donc attendre l’année prochaine mesdames.)

Le site Internet de l’Association des Eleveurs de Reines c’est ici : lien pour aller voir le site Web de l’association.

 

Mélanie sera sur la région parisienne les 20 et 21 juin, soit le week-end prochain !! Allez-y de ma part !

Mélanie, qui vend une partie importante de son miel directement du producteur au consommateur, sera sur Paris le week-end prochain, enfin, à Courbevoie plus précisément puisque c’est la fête des bruyères gourmandes au Parc Becon. L’entrée est libre et gratuite, alors allez goûter du caramiel et du miel de fenouil qui est l’un des plus rares.
Parce que effectivement c’est bien et c’est même essentiel de partager tous les articles et les informations possibles autour de ce sujet essentiel pour l’environnement qu’est celui des abeilles et de cette surmortalité.

Mais c’est également bien de soutenir nos apiculteurs, peu nombreux, et qui combattent tous les jours sur le terrain pour faire face à ces défis environnementaux et maintenir une biodiversité qui nous permet à tous de vivre, et de nous alimenter.

Alors pour joindre l’utile à l’agréable, n’hésitez pas à passer le week-end prochain sur le stand de Mélanie sous la bannière « Les Ruchers de Normandie ».

Pour en savoir plus sur cette fête à Courbevoie, le site de la Mairie c’est ici, directement sur la page concernée.

Il n’est peut-être pas trop tard pour sauver les abeilles, mais la seule chose que nous pouvons faire c’est soutenir les apiculteurs !!


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Charles Sannat

Charles SANNAT est diplômé de l'Ecole Supérieure du Commerce Extérieur et du Centre d'Etudes Diplomatiques et Stratégiques. Il commence sa carrière en 1997 dans le secteur des nouvelles technologies comme consultant puis Manager au sein du Groupe Altran - Pôle Technologies de l'Information-(secteur banque/assurance). Il rejoint en 2006 BNP Paribas comme chargé d'affaires et intègre la Direction de la Recherche Economique d'AuCoffre.com en 2011.

Il rédige quotidiennement Insolentiae, son nouveau blog disponible à l'adresse http://insolentiae.com

Il enseigne l'économie dans plusieurs écoles de commerce parisiennes et écrit régulièrement des articles sur l'actualité économique.