Le Haut-Commissariat au Plan vient de lâcher une bombe dans le débat budgétaire : 187 milliards d'euros d'aides publiques aux entreprises. Le chiffre fait scandale. Mais avant de crier au gaspillage, encore faut-il savoir de quoi on parle — et surtout, ce qu'on compare.
187 Mds€
C'est le montant total des soutiens publics aux entreprises françaises recensés par le Haut-Commissariat au Plan — un chiffre brut qui cache des réalités très différentes.
Un chiffre sorti de son contexte, c'est une arme politique
187 milliards. La somme impressionne. Elle va circuler dans tous les discours de la rentrée, sur tous les plateaux télé, dans la bouche de tous ceux qui cherchent un bouc émissaire commode pour habiller un budget en ruines. On peut déjà entendre la musique : "Les entreprises coûtent une fortune à l'État, c'est scandaleux."
Sauf que ce raisonnement est un tour de passe-passe intellectuel. Dans ces 187 milliards, on trouve de tout. Des allègements de charges sur les bas salaires — qui permettent à des centaines de milliers d'employés d'avoir un travail plutôt que le chômage. Le Crédit d'impôt recherche — qui maintient en France des laboratoires et des brevets qui iraient sinon en Allemagne ou en Irlande. Des exonérations en zones rurales — qui évitent la désertification de pans entiers du territoire.
Comparer ces 187 milliards à un "cadeau" aux entreprises, c'est comme comparer les dépenses de santé à un "cadeau" aux malades. Personne ne raisonne ainsi. Pourquoi le ferait-on pour les entreprises ? La vraie question n'est pas "combien ?" mais "pour quoi ?" et surtout "avec quel résultat ?"
L'évaluation, grande absente du débat français
Voilà le vrai scandale. Pas le montant — l'absence totale d'évaluation sérieuse. La France dépense, subventionne, exonère, soutient depuis des décennies sans jamais poser la question simple que n'importe quel chef d'entreprise pose à son contrôleur de gestion : est-ce que ça marche ?
En Suède, chaque dispositif public fait l'objet d'une évaluation systématique tous les cinq ans. Au Danemark, les aides aux entreprises sont conditionnées à des objectifs mesurables de création d'emplois ou d'investissement. En Allemagne, le Bundestag publie chaque année un rapport d'efficacité des dépenses fiscales. En France ? On empile, on additionne, et on sort un total brut pour faire peur.
Force est de constater que sur ces 187 milliards, une partie produit des effets économiques réels et documentés. Une autre partie n'est jamais évaluée, reconduite par inertie administrative, sanctuarisée par des lobbies habiles. C'est cette partie-là qu'il faut identifier et supprimer. Mais cela exige du travail, de la méthode, du courage politique. Trois qualités rares à Bercy en période pré-électorale.
Le piège de la chasse aux sorcières budgétaire
Ce qui est redoutable dans ce débat, c'est la tentation du raccourci. Plutôt que de réformer structurellement l'État — ses effectifs, ses doublons, ses processus —, il est tellement plus simple de pointer du doigt les entreprises. C'est politiquement indolore, voire populaire. Et c'est économiquement suicidaire.
La compétitivité de la France tient en partie à ces dispositifs. Supprimer aveuglément les aides sans évaluation préalable, c'est risquer de détruire ce qui fonctionne pour conserver ce qui ne sert à rien. On appelle ça couper la branche sur laquelle on est assis.
La bonne méthode est connue : auditer dispositif par dispositif, mesurer l'impact emploi/investissement/localisation, supprimer ce qui ne produit rien, renforcer ce qui est efficace. Ce travail existe. Il est possible. Il demande simplement qu'on arrête de gouverner par slogans et qu'on commence à gouverner par les faits.
187 milliards : ni intouchables ni tous condamnables. Discernons, pour une fois.
