Pascal Lorot : « Ce n’est pas l’Afrique qui nous a quittés, c’est nous qui l’avons perdue »

Entretien avec Pascal Lorot àl’occasion de la sortie de son livre « Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale » aux éditions Fayard.

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By Interviews Published on 14 octobre 2026 11h31
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Pascal Lorot : « Ce n’est pas l’Afrique qui nous a quittés, c’est nous qui l’avons perdue » - © Economie Matin

Vous publiez un livre au titre choc. Pourquoi un tel titre ? Quelle réalité recouvre-t-il ?

Le titre est un cri d’alarme, non un constat de décès. « Adieu Afrique » : ces deux mots disent la rupture en train de s’accomplir, pas encore consommée — et c’est toute la différence. Je n’écris pas l’oraison funèbre d’une relation morte ; j’écris pour empêcher qu’elle ne le devienne. Le choc du titre est délibéré : il faut réveiller un pays qui ne voit pas ce qu’il est en train de perdre.

La réalité qu’il recouvre tient en un renversement que peu osent formuler : ce n’est pas l’Afrique qui nous a quittés, c’est nous qui l’avons perdue. Nous nous racontons volontiers une histoire d’ingratitude ou d’éviction par des rivaux - la Chine, la Russie, la Turquie nous auraient chassés. C’est une fable consolante. La vérité est plus rude : nous avons déserté avant d’être remplacés. Le titre dit cet aveuglement, et l’urgence qu’il y a à en sortir. Cinq ans, guère plus, avant que les positions ne se referment définitivement.

La France recule en Afrique, sa présence apparaît de plus en plus contestée. Comment l’expliquez-vous ?

Par une accumulation de renoncements, dont aucun ne relève de la fatalité extérieure. D’abord un renoncement économique : notre part dans le commerce africain a été divisée par deux en une génération, tombant de 15 % à moins de 8 %. Nos banques ont vendu leurs réseaux historiques à des concurrents, marocains notamment ; nos entreprises, faute de stratégie d’État coordonnée, ne savent plus faire des affaires dans cette Afrique nouvelle.

Ensuite, et c’est le plus grave, un renoncement intellectuel et moral. Nous continuons de parler à l’Afrique comme le maître d’école à l’élève, alors même que le rapport de forces a changé. Nous oscillons entre deux postures également ruineuses : le paternalisme, qui la traite en mineure, et la repentance, qui la traite en victime. Or l’une comme l’autre placent la France au centre et l’Africain en objet. La jeunesse africaine - l’âge médian du continent est de dix-neuf ans - n’a connu ni la colonisation ni nos tourments mémoriels. Elle ne réclame ni leçon ni repentance : elle veut des emplois, de l’énergie, des infrastructures, et le respect. La contestation n’est pas de l’ingratitude ; c’est le refus légitime d’une condescendance devenue insupportable.

De quand datez-vous ce recul ? La situation s’est-elle dégradée durant la présidence Macron ?

Le reflux a commencé, logiquement, avec les indépendances — mais il a longtemps été contenu par des hommes qui connaissaient et aimaient le continent. Jacques Chirac reste, à mes yeux, le dernier président à avoir entretenu avec les chefs d’État africains une proximité charnelle et à avoir perçu la formidable diversité de cette terre. Après lui, nos élites ont perdu le fil : elles ont cessé de regarder l’Afrique réelle pour ne plus voir que l’idée qu’elles s’en faisaient.

La présidence Macron a incontestablement aggravé les choses, non par malveillance mais par méconnaissance des codes. Le discours de Ouagadougou en 2017, où le président s’est adressé avec désinvolture à son homologue burkinabè ; les remontrances publiques au président Tshisekedi ; la prétention à incarner l’Afrique par une diaspora née en France plutôt que par ses dirigeants élus — tout cela a été vécu comme autant d’affronts. On ne parle pas d’égal à égal quand on donne, du même souffle, le sentiment de mépriser son interlocuteur. Sur le plan militaire, l’enlisement de Barkhane a parachevé le désastre : libérateurs acclamés en 2013 avec Serval, nous avons fini par endosser l’habit de l’occupant. La faute ne fut pas d’intervenir, mais de nous installer sans vision politique de sortie.

Selon vous, l’Afrique est un continent essentiel à la poursuite du projet européen. Pourquoi ?

Parce que l’avenir de l’Europe se jouera, pour une part décisive, au sud de la Méditerranée - et que nous feignons de l’ignorer. Trois raisons le commandent.

La démographie, d’abord : en 2050, un habitant de la planète sur quatre sera africain. Cette jeunesse immense sera, selon ce que nous en ferons, soit le moteur d’une croissance partagée, soit une pression migratoire incontrôlée. Une Europe vieillissante ne peut se désintéresser du continent le plus jeune du monde, à ses portes.

Les ressources, ensuite : l’Afrique recèle près de 30 % des réserves mondiales de minerais critiques. Notre transition énergétique et notre réindustrialisation en dépendent étroitement. Sans accès sécurisé à ces matières, il n’y a ni souveraineté industrielle, ni autonomie stratégique européenne…

La puissance, enfin : dans un monde qui se fragmente en blocs, l’Afrique est l’espace où se mesurera l’influence réelle de l’Europe. Si nous n’y sommes pas, d’autres y seront - et dicteront, à notre place, les règles d’un continent voisin. L’Afrique n’est pas la charité de l’Europe ; elle en est la condition.

Vous appelez à un renouveau des relations entre la France et le continent africain. Quelles en seraient les priorités et axes stratégiques ?

Une refondation que je vois autour de trois axes.

Tout d’abord, européaniser notre approche. La France seule n’a plus la taille critique. Portons une véritable politique européenne en Afrique, où la France apporte sa connaissance du terrain et l’Europe sa masse financière - ce qui nous débarrasse au passage du procès en néocolonialisme qui ne colle qu’à notre seul drapeau.

Enuite, remplacer l’aide par des alliances industrielles d’égal à égal. Le temps du modèle extractif est révolu. Sur les minerais critiques comme ailleurs, la règle doit être la transformation sur place : extraire et repartir, c’est le réflexe prédateur que l’on nous reproche à juste titre ; transformer avec l’Africain, c’est créer de la valeur là où est la ressource et nouer une dépendance mutuelle — donc une alliance durable.

Enfin, repenser notre présence sécuritaire et, surtout, notre récit. Solder l’ère des bases permanentes au profit de partenariats capacitaires à la demande. Et livrer enfin la bataille du récit, que nous subissons sans la mener.

Une conviction traverse tout cela : il faut cesser de croire que l’Afrique a besoin de la France. C’est désormais l’inverse. C’est la France qui a besoin de l’Afrique. Si nous savons réinventer ce lien avec humilité et pragmatisme, tout reste possible. C’est bien pourquoi mon livre n’est pas un adieu résigné, mais le cri d’alarme de qui refuse, précisément, d’avoir un jour à dire adieu.

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