Chat Control : l’Allemagne stoppe la surveillance des messageries de l’UE

Le projet européen Chat Control, censé lutter contre la pédopornographie en ligne, vient d’être stoppé net par l’Allemagne. En refusant toute surveillance automatisée des messageries privées, Berlin bloque une réforme controversée de l’Union européenne et ravive le débat sur la liberté numérique.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 13 octobre 2025 8h21
Pédocriminalité (2)
Chat Control : l’Allemagne stoppe la surveillance des messageries de l’UE - © Economie Matin
50%Le nombre d’images pédopornographiques sur Internet a augmenté de 50 % entre 2017 et 2019

Le 9 octobre 2025, l’Allemagne a officiellement annoncé qu’elle ne soutiendrait pas le projet Chat Control, une initiative de la Commission européenne visant à contraindre les plateformes de messagerie à scanner les échanges privés pour détecter des contenus liés à la pédopornographie. Présenté comme un outil de protection des enfants sur Internet, ce texte s’est transformé en champ de bataille politique entre défenseurs de la sécurité et partisans de la confidentialité numérique. La décision allemande a fait échouer l’accord au Conseil de l’Union européenne, gelant temporairement le projet.

Chat Control : une ambition européenne à haut risque pour les messageries

Pensé dès 2022, le projet de règlement européen baptisé officiellement « Regulation to Prevent and Combat Child Sexual Abuse » visait à instaurer un cadre contraignant pour les services de messagerie et d’hébergement. L’idée : forcer les opérateurs à scanner automatiquement les contenus échangés — messages, photos, vidéos — afin de détecter des signaux d’abus sexuels sur mineurs. La mesure devait s’appliquer y compris aux plateformes chiffrées, comme Signal, WhatsApp ou Tuta Mail, via une technique appelée client-side scanning. Selon la Commission européenne, plus de 1,3 million de signalements d’abus sexuels sur enfants ont été enregistrés dans l’UE en 2023, représentant 3,4 millions d’images et de vidéos à analyser, détaille Euronews.

Mais cette logique sécuritaire se heurte à une résistance croissante. Les défenseurs de la vie privée dénoncent une forme de « surveillance de masse » masquée sous un objectif de protection. Pour eux, Chat Control violerait les principes mêmes du chiffrement et de la correspondance privée. L’association européenne EDRi évoque « un précédent technologique dangereux », rappelant que l’analyse des messages avant chiffrement équivaut à une interception permanente des communications. Plusieurs entreprises de messageries ont menacé d’actions en justice, dont Tuta Mail, dont le PDG Matthias Pfau a déclaré : « Nous ne resterons pas les bras croisés pendant que l’UE détruit le chiffrement », relaye TechRadar.

L’Allemagne oppose un veto à Chat Control

C’est l’Allemagne qui a fait basculer l’équilibre. Par la voix de la ministre fédérale de la Justice Stefanie Hubig, Berlin a affirmé que le texte était « incompatible avec un État de droit ». Selon elle, « la surveillance aléatoire des conversations doit rester taboue dans un État de droit », relate Die Welt. L’Allemagne considère que l’obligation de scanner des messages sans soupçon préalable viole la Charte des droits fondamentaux de l’Union et le principe de proportionnalité.

Ce refus a provoqué l’échec des négociations européennes. D’après Die Welt, « l’Allemagne a bloqué la proposition de manière décisive ». Sans son appui, le projet ne dispose plus de la majorité nécessaire représentant 65 % de la population européenne. Le texte ne sera donc pas soumis au vote du Conseil des ministres de l’Intérieur prévu mi-octobre. Plusieurs États, comme les Pays-Bas et la Finlande, ont rejoint la position allemande, considérant que la protection des enfants ne doit pas justifier une surveillance généralisée.

Un débat européen entre sécurité, chiffrement et libertés numériques

Le blocage allemand a mis en lumière un clivage profond au sein de l’Union européenne. D’un côté, des pays comme la France, l’Espagne ou la Pologne plaident pour un contrôle accru des communications afin de renforcer la sécurité sur Internet. De l’autre, l’Allemagne et plusieurs États nordiques défendent la confidentialité des messageries privées, pilier du chiffrement de bout en bout.

Parallèlement, la communauté scientifique s’est mobilisée : plus de 400 chercheurs de 33 pays ont signé une lettre ouverte dénonçant le client-side scanning comme inefficace et dangereux, relaye Heise Online. Ils rappellent que ce type de détection automatisée génère de nombreux faux positifs et crée des vulnérabilités exploitables par des acteurs malveillants. Le débat dépasse désormais la question de la pédopornographie : il pose celle de la gouvernance du numérique européen et de la limite entre protection et surveillance.

Selon Euronews, le commissaire européen à la Sécurité, Ylva Johansson, défend toujours le texte en affirmant que « le droit à la vie privée ne doit pas être un bouclier pour les criminels ». Mais pour Berlin, une telle mesure ouvrirait la voie à un modèle de contrôle étatique contraire à l’esprit de la démocratie libérale. Le gouvernement allemand propose à la place un renforcement des moyens d’enquête ciblés et une coopération accrue entre plateformes et autorités, sans compromettre le chiffrement.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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