Le 22 octobre 2025, Berlin a annoncé que le gouvernement fédéral réglera directement les salaires du mois d’octobre de quelque 11 000 à 12 000 employés civils des forces armées des États-Unis en Allemagne. Cette intervention, décidée en urgence face à la paralysie budgétaire américaine, se chiffre à environ 50 millions de dollars. Elle témoigne à la fois de la prudence économique allemande, du poids des bases américaines dans l’économie locale, et de la dépendance transatlantique en matière de sécurité.
Une avance budgétaire calculée par l’Allemagne
La décision émane du ministère fédéral des Finances, qui a autorisé une dépense exceptionnelle afin de garantir le paiement intégral des salaires d’octobre. Selon la porte-parole du ministère citée par Stern, « le gouvernement fédéral engagera une dépense extraordinaire pour s’assurer que les salaires soient versés à temps ». En clair : l’État allemand avance les fonds, et la partie américaine remboursera une fois le shutdown levé.
L’opération, évaluée à environ 50 millions de dollars (soit près de 47 millions d’euros), reste budgétairement marginale pour Berlin mais hautement symbolique. Elle s’inscrit dans une longue tradition de coopération financière entre les deux alliés. En Rhénanie-Palatinat, où sont concentrés près de 6 300 de ces salariés, les autorités locales avaient demandé dès le début du mois une solution transitoire afin d’éviter tout défaut de paiement. Alexander Schweitzer, ministre-président du Land, a confirmé que « les employés n’ont pas à s’inquiéter », rapporte ZDFHeute.
Le coût d’une continuité économique et sociale
Ces employés civils, désignés sous le terme d’Ortskräfte — personnels locaux travaillant pour une puissance étrangère —, relèvent intégralement du droit du travail allemand. En cas de non-paiement, l’employeur, même étranger, peut être mis en cause devant la justice du travail. C’est cette contrainte juridique qui a poussé Berlin à agir. Selon le syndicat Verdi, « il serait contraire au droit allemand que des travailleurs perdent leur revenu à cause d’un différend politique aux États-Unis », rapporte Die Zeit.
Sur le plan économique, l’intervention du gouvernement fédéral agit comme une mesure de stabilisation : elle évite une contraction locale de la consommation dans des zones où la présence américaine est structurelle. À Kaiserslautern, Ramstein, Wiesbaden ou Stuttgart, plusieurs milliers de ménages dépendent de ces salaires mensuels. Sans cette décision, la perte de revenus sur un mois aurait pesé sur les commerces, les loyers et l’activité des services. Dans un Land comme la Rhénanie-Palatinat, les installations américaines génèrent plus de 2 milliards d’euros de retombées économiques annuelles, selon les chiffres de la chambre de commerce régionale.
L’Allemagne investit dans la stabilité transatlantique
Au-delà du coût immédiat, le choix de l’Allemagne traduit une logique d’investissement stratégique. En maintenant les salaires des personnels civils, Berlin évite une perturbation des services essentiels : maintenance, logistique, sécurité incendie, restauration. Ces fonctions assurent le fonctionnement quotidien des bases américaines, qui représentent environ 35 000 militaires américains stationnés sur le territoire allemand et plusieurs dizaines de milliers de membres de familles et de prestataires.
Pour Berlin, la présence américaine reste une composante majeure de la sécurité européenne, mais aussi un levier économique. Les bases de Ramstein et Grafenwöhr sont au cœur des liaisons aériennes et logistiques vers l’Europe de l’Est et la Méditerranée. Interrompre les salaires des personnels civils aurait signifié ralentir l’activité, avec des répercussions diplomatiques directes. En assumant ce coût ponctuel, l’Allemagne s’assure une continuité opérationnelle et renforce sa crédibilité au sein de l’OTAN.
Une décision symbolique dans un climat budgétaire tendu
Le shutdown américain, déclenché le 1ᵉʳ octobre 2025, a déjà mis plus de 700 000 agents fédéraux en congé sans solde, selon les chiffres rapportés par Die Zeit. Dans ce contexte, le financement allemand des salaires civils représente un signal de confiance dans la coopération bilatérale. Mais il soulève aussi des questions : jusqu’où Berlin pourrait-il aller si la paralysie budgétaire se prolonge ?
D’un point de vue macroéconomique, l’avance de 50 millions de dollars reste minime à l’échelle du budget fédéral allemand (environ 480 milliards d’euros). Pourtant, elle intervient dans un environnement interne déjà marqué par la rigueur budgétaire imposée par la « Schuldenbremse », la règle constitutionnelle limitant la dette. C’est pourquoi le ministère des Finances a insisté sur le caractère « temporaire » et « remboursable » de cette mesure. Le remboursement par les États-Unis est attendu une fois le budget adopté à Washington.
Sur le plan diplomatique, ce geste renforce le rôle de l’Allemagne comme partenaire fiable, capable de compenser momentanément les défaillances américaines. Dans un contexte où Berlin augmente ses dépenses de défense à 2 % du PIB, cette décision illustre une capacité d’anticipation financière et une volonté d’autonomie partielle face aux aléas budgétaires américains.
