L’Europe, principal créancier des États-Unis : la dette américaine au cœur d’un rapport de force inédit

La dette américaine atteint des niveaux historiques et l’Europe en est devenue le principal créancier. Derrière cette réalité financière se cache un levier géopolitique potentiel. Peut-elle vraiment peser sur Washington sans franchir la ligne rouge de l’ingérence ?

Ade Costume Droit
By Adélaïde Motte Published on 20 janvier 2026 10h33
Leurope Principal Creancier Des Etats Unis La Dette Americaine Au Coeur Dun Rapport De Force Inedit
L’Europe, principal créancier des États-Unis : la dette américaine au cœur d’un rapport de force inédit - © Economie Matin
Début 2026, la dette américaine atteint un niveau historique et place l’Europe en première ligne de son financement. Selon les données financières internationales, les investisseurs européens détiennent plusieurs milliers de milliards d’euros d’actifs américains, faisant de l’Europe le principal créancier des États-Unis. Cette situation alimente le débat sur un éventuel levier politique, dans un contexte de tensions renouvelées avec Donald Trump. Mais la structure réelle des détenteurs impose de fortes limites à toute stratégie de pression.

Dette américaine : des détenteurs identifiés… mais rarement nommés

La dette américaine est émise par le Trésor des États-Unis sous forme de Treasuries. Les statistiques officielles permettent d’identifier les catégories de détenteurs, mais pas les institutions individuelles, dont les noms ne sont pas rendus publics pour des raisons de confidentialité financière. À l’étranger, les principaux détenteurs identifiés par pays sont le Japon, le Royaume-Uni, la Chine et, de manière agrégée, l’ensemble de l’Union européenne. Derrière ces chiffres se trouvent des acteurs privés bien identifiés par leur nature mais non par leur nom : grands fonds de pension européens, assureurs-vie, gestionnaires d’actifs et banques systémiques. Des groupes comme Allianz, AXA, Legal & General ou Amundi sont structurellement exposés aux Treasuries via leurs portefeuilles, mais le détail de leurs positions exactes relève d’informations non publiques. Cette opacité est assumée. Les autorités américaines publient des données consolidées, mais la détention individuelle de la dette américaine est classée comme information sensible, afin d’éviter toute lecture géopolitique directe ou toute spéculation ciblée.

Dette européenne : des structures nationales plus lisibles

La situation est sensiblement différente en Europe. La dette des États membres est émise par les agences nationales et détenue selon des schémas plus domestiques, même si l’internationalisation progresse. En France, environ la moitié de la dette est détenue par des investisseurs non-résidents. Les détenteurs français sont connus par catégorie : compagnies d’assurance comme AXA ou CNP Assurances, banques telles que BNP Paribas ou Crédit Agricole, et fonds de gestion d’actifs. Les ménages y sont exposés indirectement, principalement via l’assurance-vie. Là encore, le détail institution par institution n’est pas public. En Allemagne, la dette est majoritairement détenue par des investisseurs domestiques, notamment les banques allemandes, les caisses d’épargne régionales et les assureurs. Cette forte base nationale réduit la dépendance extérieure. En Italie, la situation est intermédiaire : une part significative est détenue par les ménages italiens via des obligations dédiées, ce qui constitue une spécificité européenne. Au niveau supranational, la dette émise par l’Union européenne dans le cadre des plans de relance est majoritairement achetée par des investisseurs institutionnels européens et internationaux. Les achats de la Banque centrale européenne sont, eux, connus globalement, mais les titres précis détenus par pays restent partiellement agrégés.

Dette américaine et dette européenne : un pouvoir théorique, une réalité fragmentée

Si l’Europe apparaît comme le principal créancier de la dette américaine, cette position ne se traduit pas par un contrôle politique direct. Les détenteurs sont nombreux, privés, dispersés et juridiquement indépendants des États. Aucun gouvernement européen ne peut ordonner à un assureur ou à un fonds de pension de vendre des Treasuries sans provoquer une crise financière interne. À l’inverse, la dette européenne, bien que plus domestique, souffre d’un manque d’unification politique. Les détenteurs sont identifiés par catégories, mais restent nationaux, ce qui empêche toute stratégie collective comparable à celle d’un État fédéral. Ainsi, malgré les montants en jeu, la détention de dette reste un indicateur de dépendance mutuelle plutôt qu’un instrument de coercition.

Opacité financière et secret des positions : le frein invisible au pouvoir des créanciers

Cette fragmentation des détenteurs explique aussi pourquoi la dette, qu’elle soit américaine ou européenne, échappe largement au contrôle politique direct. Les États disposent d’informations macroéconomiques précises, publiées par les banques centrales et les agences du Trésor, mais ils ne connaissent pas en temps réel l’identité exacte ni les arbitrages des grands investisseurs privés. Les positions des assureurs, fonds de pension ou gestionnaires d’actifs sont déclarées de manière différée, agrégée et souvent partielle, car protégées par le secret des affaires et les règles prudentielles. Cette opacité structurelle, volontairement entretenue pour préserver la stabilité des marchés, réduit considérablement la capacité d’un État ou d’un ensemble d’États à transformer une position de créancier en outil de pression stratégique. En pratique, toute tentative de mobilisation politique de la dette se heurterait à un paradoxe : les premiers acteurs affectés seraient les détenteurs eux-mêmes, c’est-à-dire les institutions financières nationales chargées de protéger l’épargne et la stabilité du système financier.
Ade Costume Droit

Diplômée en géopolitique, Adélaïde a travaillé comme chargée d'études dans un think-tank avant de rejoindre Economie Matin en 2023.

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