Selon la mythologie hindoue, l’univers serait né d’un œuf d’or, brillant comme le soleil. Ainsi, l’or irradie tous les aspects de l’existence indienne, en particulier les mariages, où l’épouse reçoit le «stridhan » : une quantité d’or qui lui est acquise à jamais, même en cas de divorce.
La puissance de l’œuf d’or

En cette période où le prix de l’or connaît une explosion, quelle bénédiction pour la nation indienne ! L’or progressant sur un an de 94%[1], il irradie de son éclat la valeur des réserves de la banque centrale indienne - environ 880 tonnes d’or, ce qui place l’Inde au neuvième rang mondial. Il irradie surtout la fortune des ménages indiens, qui en détiennent davantage que les dix plus grandes banques centrales réunies ! Une récente étude de Morgan Stanley estime en effet que les ménages indiens détiennent jusqu'à 34 000 tonnes du précieux métal, même si l’estimation la plus courante tourne autour de 25 000 tonnes[2].
L’or représente en effet une part essentielle du patrimoine des familles indiennes, plus de 10% en général, parfois jusqu’à 50% dans les catégories sociales les moins bancarisées. De ce fait, l’effet richesse dû à l’appréciation de l’or sur la population est considérable. En théorie, la consommation devrait en bénéficier fortement, dans un pays où celle-ci représente environ 70% du PIB. Un levier pour un nouvel âge d’or ?
En réalité, l’effet n’est pas si direct. Car de l’effet richesse théorique à la dépense effective, le pas est considérable. D'une part, de nombreux ménages envisagent l’or comme une assurance, un statut ou un patrimoine à transmettre, plutôt que comme un capital à dépenser. D’autre part, les prix élevés de l’or entraînent au moins deux difficultés économiques : un rebond d’inflation lorsqu’il s’agit d’acheter des bijoux - un acte traditionnel en Inde ; et un accroissement du déficit commercial, puisque la quasi-totalité de l’or est importée. Ce déficit exerce une pression à la baisse sur la roupie, dont les effets peuvent se ressentir sur l’inflation d’autres produits importés. Le lien entre la richesse en or et la consommation indienne n’est donc pas flagrant.
Un effet positif net se manifeste cependant déjà : les prêts adossés à l’or, proposés aux particuliers par les banques et établissements non financiers, explosent. D’après la Reserve Bank of India, en novembre 2025, leur montant a doublé sur les six derniers mois. Cette source renouvelée de crédit à taux compétitifs, qui n’implique aucune importation d’or supplémentaire, ne peut que favoriser la consommation, tout en évitant aux ménages de se séparer définitivement de leur bien précieux.
En outre, au-delà de cet effet sur le crédit, et malgré ses conséquences sur le déficit commercial, l’explosion de la richesse indienne grâce au prix de l’or possède une autre vertu, d’ordre géopolitique cette fois. La réserve patrimoniale en métal jaune ne peut en effet qu’affermir le statut du pays dans sa course à l’autonomie vis-à-vis du dollar. À l’heure où la nation se voit imposer des droits de douane pénalisants par les États-Unis, et où en parallèle elle signe un gigantesque traité commercial avec l’Europe, l’Inde peut se servir de l’aide inespérée du métal précieux pour affirmer sa souveraineté. Une confirmation que sa puissance, depuis l’origine, est consubstantielle au « Hiranyagarbha », l’œuf d’or primordial.
[1] Au 29.01.2026, en dollars
2 Par comparaison, les plus grandes banques centrales du monde n’en détiennent chacune que 2000 à 3000 tonnes, le record étant détenu par la Réserve Fédérale américaine, assise sur 8000 tonnes.
