Raffinage et flotte fantôme : les failles des sanctions contre la Russie

Malgré quatre ans de sanctions, la Russie continue d’exporter massivement son pétrole et son gaz, mais à un prix politique et financier de plus en plus élevé : rabais, itinéraires détournés, flotte « fantôme » et recettes budgétaires sous tension. L’énergie reste le nerf de la guerre économique, et les chiffres récents montrent un paradoxe : les volumes tiennent, les revenus s’érodent.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 24 février 2026 9h38
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Raffinage et flotte fantôme : les failles des sanctions contre la Russie - © Economie Matin
4,54 MILLIARDS €En février 2026, la Russie devrait tirer du pétrole 4,54 milliards d’euros

Le 24 février 2026, à la veille du quatrième anniversaire de l’invasion de l’Ukraine, plusieurs indicateurs convergent : les sanctions ont reconfiguré les flux, sans tarir totalement les exportations russes d’hydrocarbures. La Russie a encaissé 193 milliards d’euros sur douze mois via ses exportations de combustibles fossiles (pétrole, gaz, charbon et produits raffinés).

Pétrole russe : des barils qui circulent, des revenus qui décrochent

Le premier enseignement des données les plus récentes, c’est que la machine exportatrice russe n’a pas calé. Reuters rapporte ainsi qu’au cours des douze mois s’achevant en janvier 2026, les volumes de brut exportés restent élevés : 215 millions de tonnes sur un an, un niveau décrit comme 6% supérieur à l’avant-guerre. Le constat est dérangeant pour les capitales occidentales : malgré les sanctions, le pétrole russe trouve preneur et continue de soutenir les rentrées de devises.

Mais le second enseignement est tout aussi net : l’argent ne suit plus au même rythme. Sur la même période, les revenus tirés des ventes de brut reculent de 18% sur un an. Le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), qui a étudié les flux, précise la mécanique : sur la « quatrième année » de guerre, les revenus liés au brut sont tombés à 85,5 milliards d’euros, en baisse de 18% sur un an, tandis que les volumes sont indiqués en recul de 6% à 215 millions de tonnes. La sanction agit ici comme une pression lente : elle n’empêche pas toujours la vente, elle force plus souvent à vendre moins cher, plus loin, et avec davantage de friction.

Cette décote a des causes identifiables. Les cargaisons maritimes ont été largement redirigées vers l’Asie. Reuters écrit que l’essentiel du brut russe expédié par mer part désormais vers la Chine, l’Inde et la Turquie. Or ce déplacement vers de nouveaux acheteurs s’accompagne de remises commerciales, d’intermédiaires et de chaînes de transport plus complexes. En clair, chaque baril exporté pèse davantage en logistique et rapporte moins au Kremlin qu’avant la guerre en Ukraine.

Néanmoins, le CREA note qu’« plus d’un tiers » du pétrole russe continuerait d’être expédié avec un soutien logistique occidental. C’est précisément ce point que certains Européens veulent fermer, ce qui menace de rendre les contournements plus coûteux et plus risqués, même si les volumes ne s’effondrent pas immédiatement.

La flotte « fantôme » : l’ombre qui soutient les exportations

Si les sanctions n’ont pas “coupé” les exportations russes, elles ont poussé le commerce dans une zone grise. La « flotte fantôme » en est devenue l’emblème : navires âgés, structures opaques, assurances incertaines, itinéraires discrets. Le CREA fournit un indicateur rare sur l’ampleur du phénomène côté sanctions : 565 navires uniques ont été sanctionnés (par l’UE, le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Australie et le Canada) pour avoir transporté des combustibles fossiles russes depuis le début de l’invasion, et 312 navires l’ont été sur la seule quatrième année, davantage que les 253 navires sanctionnés durant les trois premières années cumulées, selon l’organisation. Le message est clair : le filet se resserre, mais il court derrière une flotte qui se recompose.

En France, un pétrolier soupçonné d’être lié à cette flotte « fantôme » a été immobilisé puis relâché après le paiement d’une pénalité de plusieurs millions d’euros, dans le cadre d’une enquête portant notamment sur l’absence de pavillon valide début 2026. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot résume l’intention : « Contourner les sanctions européennes a un prix. La Russie ne pourra plus financer sa guerre en toute impunité grâce à une flotte fantôme au large de nos côtes », a-t-il déclaré, selon l’Associated Press.

Russie : un budget fragilisé par le rouble et les rabais

Les sanctions ont des conséquences sur le budget de la Russie. Reuters rapporte que les recettes budgétaires russes tirées du pétrole et du gaz en février 2026 sont attendues autour de 410 milliards de roubles, soit environ 4,54 milliards d’euros. Ce montant serait « presque divisé par deux » par rapport à février 2025, en raison d’un rouble plus fort et de prix du pétrole plus bas. Sur les deux premiers mois de l’année, Reuters évoque environ 8,85 milliards d’euros de recettes pétrole-gaz sur janvier-février 2026, contre 17,26 milliards d’euros sur la même période de 2025.

Reuters donne aussi une perspective annuelle : la Russie prévoit environ 98,7 milliards d’euros de recettes pétrole-gaz en 2026 sur un total de environ 445,8 milliards d’euros de recettes budgétaires. L’énergie continue d’être un pilier budgétaire pour la Russie, mais un pilier moins confortable, davantage exposé aux variations et aux contraintes d’exportation.

Les « failles » des produits raffinés

Les sanctions les plus strictes sur le brut et certains produits n’empêchent pas des réexportations indirectes, notamment via le raffinage dans des pays tiers. Le CREA affirme qu’une interdiction européenne visant l’importation de produits pétroliers raffinés à partir de brut russe est entrée en vigueur le 21 janvier 2026, et qu’elle a contribué à couper du brut russe certaines raffineries exportant vers l’UE, en combinaison avec des sanctions américaines.

Cinq raffineries situées en Inde, en Turquie et au Brunei, utilisant du brut russe, auraient exporté vers des pays ayant pris des sanctions contre la Russie pour 781 millions d’euros de produits pétroliers ; sur ce total, environ 200 millions d’euros correspondraient à des produits raffinés à partir de brut russe. Ce point alimente la critique récurrente : les sanctions réduisent les revenus russes, mais des interstices subsistent, notamment dans les carburants transformés.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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