Dépassée par les ambitions démesurées de ses propres autorités, l’Arabie saoudite enchaîne les revers sur ses divers chantiers. Et semble échouer là où le Qatar était, dans des conditions similaires, parvenu à réussir « son » Mondial de football, en 2022. Le succès qatari, reposant sur une étroite coopération avec des entreprises étrangères, pourrait cependant servir de leçon et permettre au royaume de sortir de l’ornière.
Soft power : du Mondial qatari au mirage saoudien, les recettes du succès dans le Golfe

Un vent mauvais soufflerait-il sur les dunes du désert saoudien ? Directement impacté par la guerre menée par Israël et les Etats-Unis en Iran, le royaume semble accumuler les déconvenues, du moins symboliques. Après s'être vues, début février, retirer pour cause d'impréparation et de retards, l'organisation des Jeux asiatiques d'hiver 2029 au profit du Kazakhstan, on apprenait, début mars, que les autorités saoudiennes envisageraient d'abandonner la poursuite du chantier de The Line – un projet de ville futuriste et linéaire de 170 kilomètres en plein désert, dont les quelques bâtiments déjà sortis du sable seraient rétrogradés... en simples data center.
Le camouflet du report de l’organisation des JO d’hiver et l'abandon du projet phare du programme NEOM ne sont que les derniers accrocs en date dans la stratégie de soft power saoudienne. Étant parvenu à s'infiltrer, à ses risques et périls, au cœur de certains des chantiers les plus emblématiques du royaume en décembre dernier, le journaliste de L’Équipe Alban Traquel a pu constater que le projet de station de ski de Trojena accusait lui aussi du retard : « alors que près de 50% des travaux devaient être réalisés avant la fin de l'année », écrit-il dans le quotidien sportif, « moins de 25% seront accomplis ». Quant à la « folie » The Line, ses « plans, intenables, ont été revus à la baisse et sa longueur ne devrait pas dépasser 2,4 kilomètres ».
Une « Vision 2030 » à courte vue
La « Vision 2030 », du nom du pharaonique programme de modernisation et de construction promu à grands frais par le prince Mohammed ben Salmane (MBS) pour lisser l'image de son pays à l'international et diversifier son économie dans la perspective de l'après-pétrole, tiendrait-elle donc du mirage ? Et pourquoi l'Arabie saoudite semble-t-elle échouer en série, là où son voisin qatari a, lui, remporté son pari ? Peut-être faut-il y voir un lien de cause à effet : dans l'esprit de MBS, le succès du Qatar, qui a accueilli sur son territoire la Coupe du monde de football en 2022, a été vécu comme un affront. La puissante Arabie se devait de faire mieux, de faire plus et de faire plus vite que son « petit » et turbulent voisin.
Dont acte. Le pays s'est livré à une surenchère de projets, tous plus monumentaux les uns que les autres, accompagnés d'une surenchère de communication tous azimuts. Les promesses étaient faites, il fallait les tenir, quel qu'en soit le coût – financier, environnemental ou humain. Ainsi, pour construire The Line, les autorités saoudiennes n'ont pas hésité à expulser manu militari les populations qui avaient le malheur de vivre depuis toujours sur le tracé initial de la dystopique mégalopole verticale ; et à enfermer ou tuer, sans autre forme de procès, les membres de la tribu Howeitat qui s'opposaient au projet de leur monarque. De leur côté, de nombreuses ONG (Amnesty International, Human Rights Watc, Fair Square) dénoncent déjà l'inacceptable coût humain des ambitions démesurées de MBS.
Comment Doha s'est appuyé sur des entreprises étrangères pour réussir son Mondial
En ce début d'année 2026, la « Vision 2030 » de Riyad semble donc pour le moins obscurcie. Que manque-t-il au royaume que le Qatar a su trouver, lui qui était confronté aux mêmes accusations de violations des droits humains ? La pression internationale sur le petit émirat du Golfe était alors maximale. Tous les regards étaient braqués sur Doha. Les critiques pleuvaient. La catastrophe était annoncée – et c'est précisément en usant de cette pression à son avantage que le Qatar a su tirer son épingle du jeu et sécuriser « son » Mondial. Loin de rejeter les critiques éthiques à son égard, l'émirat les a entendues pour mieux les transformer en nouveaux standards opérationnels.
Les autorités qataries n'étaient pas seules pour mener à bien ce travail d'alchimiste. Elles se sont notamment appuyées sur leurs partenaires privés, souvent des multinationales occidentales, pour améliorer leurs pratiques sur leurs chantiers ou vis-à-vis de la pléthorique main d'œuvre étrangère recrutée pour l'occasion. Le Qatar a ainsi étroitement collaboré avec QDVC, la filiale locale de Vinci, qui a « importé » dans le pays ses meilleures pratiques : centaines d'audits réguliers, contrôle strict des sous-traitants, interdiction des frais de recrutement, amélioration des conditions de travail et de vie quotidienne des ouvriers étrangers, etc. Au Qatar, ces entreprises ont agi comme des tiers de confiance à même de crédibiliser le modèle du pays sur la scène internationale.
C'est cette approche, aussi patiente que discrète, qui a permis à Doha de stabiliser son image dans le monde. Mais aussi de livrer, contrairement à d'autres, ses infrastructures dans les temps impartis. Et de proposer, finalement, un Mondial de football perçu comme une réussite par la plupart des observateurs. Tout le contraire, donc, de la stratégie de surenchère adoptée par Riyad, dont la folle fuite en avant semble aujourd'hui épuiser ses ressources comme sa crédibilité ; et se heurter au mur du réel : non, une ville linéaire de près de 200 kilomètres de long n'est pas une bonne idée, pas davantage que le fait de skier en plein désert.