SK Hynix vient de signer un basculement symbolique majeur en Corée du Sud : le spécialiste des mémoires pour l’intelligence artificielle a dépassé Samsung Electronics en capitalisation boursière, mettant fin à une domination qui structurait depuis plus de vingt ans l’imaginaire économique sud-coréen. Ce dépassement, lié à la ruée mondiale vers les puces HBM, fait écho à un autre renversement asiatique récent : au Japon, SoftBank a lui aussi contesté l’ordre établi en dépassant Toyota.
SK Hynix détrône Samsung : l’IA bouleverse la hiérarchie en Corée du Sud

Ce n’est pas seulement un mouvement de marché. C’est un changement de centre de gravité. Lundi 22 juin 2026, SK Hynix a dépassé Samsung Electronics pour devenir, selon Reuters, la société cotée la plus valorisée de Corée du Sud. La précision est importante : le calcul retenu exclut les actions privilégiées de Samsung, un point que le groupe conteste. Mais le symbole, lui, demeure.
Depuis 2000, Samsung occupait la première place dans la hiérarchie boursière sud-coréenne. Le groupe incarnait à lui seul une grande partie du modèle industriel du pays : semi-conducteurs, smartphones, téléviseurs, composants, électronique grand public. Voir SK Hynix, longtemps perçu comme un acteur plus spécialisé et plus cyclique, lui passer devant marque donc une rupture. La Bourse valorise désormais moins la largeur d’un empire industriel que sa position dans le goulot d’étranglement le plus stratégique du moment : la mémoire pour l’intelligence artificielle.
SK Hynix dépasse Samsung, un séisme dans la capitalisation boursière sud-coréenne
À la clôture, Reuters a évalué la capitalisation de SK Hynix à 2 080,4 billions de wons, soit environ 1 350 milliards de dollars. Samsung Electronics, hors actions privilégiées, ressortait à 2 066,7 billions de wons. L’écart est mince, mais suffisant pour installer une nouvelle hiérarchie provisoire. Il l’est d’autant plus que SK Hynix a terminé la séance en hausse de 5,6 %, tandis que l’action Samsung reculait légèrement. Samsung a immédiatement relativisé ce classement. Le groupe a indiqué que le calcul de sa capitalisation devait inclure ses actions privilégiées, ce qui porterait sa valeur à 2 246,4 billions de wons selon Reuters. L’objection est recevable sur le plan financier. Elle n’efface pourtant pas le message envoyé par le marché : sur le segment le plus convoité de la chaîne de valeur de l’IA, SK Hynix est aujourd’hui mieux identifié comme le gagnant direct.
Cette performance est d’autant plus notable que Samsung dominait jusqu’ici l’espace économique sud-coréen avec une force rarement égalée. Le groupe a longtemps servi de baromètre de la technologie coréenne, de ses exportations et de son poids dans les grands indices locaux. SK Hynix, de son côté, a vécu au rythme brutal du cycle de la mémoire, avec ses phases d’euphorie et de correction. En 2023 encore, la société enregistrait une perte d’exploitation annuelle de 7,73 billions de wons, sous l’effet du ralentissement des prix de la mémoire.
Le retournement a été fulgurant. En 2024, porté par la reprise des investissements des géants du cloud et de l’IA, SK Hynix a dégagé un bénéfice d’exploitation annuel de 23,5 billions de wons, un record à l’époque. Depuis le début de 2026, son action a encore progressé de plus de 340 % selon Reuters. Cette envolée ne traduit pas seulement une anticipation de profits plus élevés ; elle signale que les investisseurs reclassent les fabricants de mémoire au cœur de l’infrastructure mondiale de l’IA.
La mémoire HBM propulse SK Hynix devant Samsung dans la bataille de l’IA
Le moteur de ce basculement porte trois lettres : HBM, pour mémoire à haute bande passante. Ces puces, empilées verticalement, permettent de transférer d’énormes volumes de données avec une consommation énergétique mieux maîtrisée. Elles sont devenues indispensables aux processeurs utilisés pour entraîner et faire fonctionner les grands modèles d’intelligence artificielle. Sans mémoire adaptée, la puissance de calcul brute des accélérateurs perd une partie de son efficacité.
SK Hynix a pris une avance décisive sur ce marché. En 2025, le groupe détenait 61 % du marché mondial de la HBM, contre 17 % pour Samsung et 21 % pour Micron, selon les données citées par Reuters et Zonebourse. Dans un secteur historiquement dominé par trois grands fabricants, un tel écart donne un pouvoir considérable. Il renforce la capacité de négociation auprès des clients, soutient les prix et protège les marges davantage que la mémoire standard, plus interchangeable.
« L’émergence de la mémoire IA sur mesure a fondamentalement modifié l’économie du secteur et permis à SK Hynix de s’imposer comme leader du marché », a déclaré Kim Sunwoo, analyste senior chez Meritz Securities, selon Reuters. Cette phrase résume le changement en cours. La mémoire n’est plus seulement un composant de base acheté au meilleur coût. Elle devient un élément intégré à l’architecture des systèmes d’IA, avec des spécifications techniques, des délais de qualification et des relations fournisseurs beaucoup plus exigeants.
Le président de SK Group, Chey Tae-won, a lui-même présenté cette transformation comme le cœur de sa stratégie. « Ce que je voulais vraiment accomplir lorsque nous avons acquis Hynix, c’était la transformer d’un producteur de mémoire standard en une entreprise de semi-conducteurs de premier plan dont les produits sont indispensables », a-t-il expliqué dans un livre cité par Reuters. Il a ajouté que, dans le cas de la HBM, le remplacement d’un fournisseur par un autre pouvait affecter le fonctionnement même d’un système d’IA. Autrement dit, SK Hynix n’est plus seulement un fournisseur de capacité ; il devient un fournisseur de performance.
Corée du Sud, Japon : Samsung et Toyota voient leur domination contestée
Le cas SK Hynix-Samsung ne se produit pas isolément. Quelques semaines plus tôt, au Japon, SoftBank a dépassé Toyota pour devenir la première capitalisation boursière du pays. Là aussi, le symbole est puissant. Toyota représentait depuis plus de deux décennies la puissance industrielle japonaise, l’excellence manufacturière et la domination mondiale de l’automobile. SoftBank, conglomérat d’investissement technologique, incarne au contraire l’exposition à l’IA, aux infrastructures numériques et aux paris de Masayoshi Son.
Le parallèle n’est pas parfait, mais il est éclairant. Le 1er juin 2026, SoftBank a vu sa capitalisation atteindre environ 48,8 billions de yens, contre 45,9 billions pour Toyota, selon Reuters. Le mouvement a été amplifié par une hausse de 14 % du titre SoftBank, portée par l’enthousiasme autour des valeurs liées à l’intelligence artificielle. Toyota, de son côté, reculait de 4,5 % dans une séance où les valeurs automobiles japonaises figuraient parmi les plus faibles.
Cette bascule japonaise a été nourrie par l’annonce d’un projet d’investissement massif de SoftBank dans les infrastructures d’IA en France. The Business Times, reprenant Bloomberg, a indiqué que le groupe prévoyait jusqu’à 75 milliards d’euros d’investissements pour construire 5 gigawatts de capacité de centres de données dédiés à l’intelligence artificielle. Une première phase de 45 milliards d’euros viserait 3,1 gigawatts dans les Hauts-de-France d’ici 2031.
Dans les deux cas, les marchés envoient un message similaire. En Corée du Sud, ils privilégient l’entreprise la mieux placée sur la mémoire indispensable aux serveurs d’IA. Au Japon, ils récompensent un groupe dont la thèse d’investissement est de plus en plus centrée sur les infrastructures, les participations et les actifs liés à l’IA. Les anciens champions ne disparaissent pas ; Samsung et Toyota restent des géants industriels. Mais leur prime de domination est contestée par des acteurs plus directement exposés au cycle d’investissement de l’intelligence artificielle.
Ce que SK Hynix révèle des nouveaux rapports de force entre semi-conducteurs et marchés
La montée de SK Hynix illustre d’abord la valeur nouvelle attribuée aux goulets d’étranglement. Les géants américains du numérique, les fournisseurs de cloud et les développeurs de modèles d’IA ont besoin de capacités de calcul toujours plus importantes. Cette demande se répercute sur les processeurs graphiques, les équipements de production, l’énergie, les centres de données et la mémoire. Or la HBM est difficile à produire, longue à qualifier et étroitement liée aux architectures des grands accélérateurs.
Cette situation donne aux fournisseurs avancés un pouvoir de fixation des prix qui rompt avec le passé. Reuters rappelait que les prix de certaines mémoires avaient fortement augmenté sous l’effet de la demande des centres de données d’IA, tandis que les fabricants privilégient les clients les plus stratégiques. Pour SK Hynix, cette rareté est une opportunité. Pour Samsung, elle est un défi : le groupe doit démontrer qu’il peut rattraper son retard sur les générations de HBM les plus demandées, tout en continuant à gérer ses autres métiers.
Les risques restent réels. La mémoire demeure un secteur cyclique. Une pause dans les dépenses d’IA, un changement d’architecture réduisant les besoins en HBM ou une remontée rapide de l’offre pourraient peser sur les prix. Les valorisations actuelles supposent que la demande restera robuste et que les grands clients continueront d’investir massivement. Les stratèges de Jefferies, cités par Reuters à propos du rallye japonais lié à l’IA, ont résumé l’état d’esprit du marché : « Cette hausse repose sur des fondamentaux, et le message est clair : il faut suivre la dynamique des résultats. »
Mais cette dynamique concentre aussi les attentes. Lorsque SK Hynix dépasse Samsung, le marché ne se contente pas de comparer deux entreprises sud-coréennes. Il arbitre entre deux modèles : la diversification d’un conglomérat mondial et la spécialisation d’un acteur devenu central dans l’architecture de l’IA. Lorsque SoftBank dépasse Toyota, il oppose de la même manière l’industrie traditionnelle, encore massive, à la promesse de rendement des infrastructures et actifs numériques. Le pouvoir économique asiatique ne quitte pas l’industrie ; il se déplace vers les nœuds où l’industrie rencontre le calcul, l’énergie et les données.
Ce déplacement aura des conséquences concrètes. Il peut influencer l’allocation du capital, les priorités d’investissement, les politiques industrielles et la hiérarchie des fournisseurs stratégiques. En Corée du Sud, SK Hynix gagne une visibilité qui pourrait faciliter son accès aux investisseurs internationaux, d’autant que Reuters a rapporté son projet de cotation aux États-Unis sur le Nasdaq. Pour Samsung, le signal est plus inconfortable : le groupe reste gigantesque, mais il doit convaincre que sa profondeur industrielle peut redevenir un avantage dans la mémoire IA. La Bourse, elle, a déjà tranché provisoirement : à l’ère de l’intelligence artificielle, la première place ne revient plus nécessairement au plus grand empire, mais à l’entreprise placée au point le plus critique de la chaîne de valeur.