“5 millions de salariés sont menacés, le début de la fin ?”, alerte le média Les Numériques (1). “Êtes-vous concernés ?”, demande la rédaction de TF1 (2), visiblement inquiète. Ces questions sur les conséquences de l’IA, notamment lorsqu’elles émanent d’une profession, la presse, en première ligne des mutations en cours, sont tout à fait légitimes. L’origine de cette série d’articles ? La parution très attendue d’une étude publiée par Coface (3) et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM). Un révélateur brutal de l’état du marché du travail.
IA-dramas vs. IA-béats : quel futur pour la com ?
L'automatisation cible désormais en priorité les emplois cognitifs et intellectuels. L'étude révèle avec fracas que 16 % des tâches réalisées par les actifs français pourraient être réalisées par un robot. Petit calcul : 16 % de 29,7 millions = quasi 5 millions de Français menacés. Quelles transformations attendent les métiers de la communication ?
Un air de déjà-vu
Prenons les choses froidement. Tout d’abord, le sujet n’est pas nouveau. L’essayiste américain Jeremy Rifkin publie La fin du travail en 1995 et théorise la destruction de l’emploi par les nouvelles technologies. Avant lui, dès 1970, Zbigniew Brzeziński, politologue américain, craint l’obsolescence des compétences et la perte de sens dans une société où “l’automatisation et la cybernétique se substituent à l'intervention humaine dans le fonctionnement des machines”.
Alors oui, l’intelligence artificielle rebat fondamentalement les cartes de la création de valeur. “Vont avoir des problèmes d'emploi ceux qui ne savent pas utiliser l'IA”, résume Philippe Aghion (4) Prix Nobel d’économie 2025, qui défend, lui, l’idée d’une croissance soutenue par la destruction créatrice, dans une logique schumpétérienne assez classique. En somme, des emplois disparaîtront, mais l’IA en créera d’autres.
L'IA générative réactive, à laquelle nous dictons nos prompts, s’apprête à laisser place à une IA agentique proactive et autonome. Ces nouveaux agents ne se contentent plus de produire du texte ou du code de façon isolée, ils reçoivent des objectifs commerciaux complexes et opèrent de manière indépendante pour les atteindre.
L’agent fait-il le bonheur (de son communicant) ?
Aujourd'hui, l'IA conçoit l'architecture d'un site web, orchestre des campagnes publicitaires, réalise ses propres A/B tests et ajuste dynamiquement les budgets. Le rôle du communicant subit donc une mutation radicale : de "producteur de contenu", il s'élève au rang de "superviseur stratégique". L'expertise ne se mesure plus à la capacité de rédiger ou de designer, mais à l'habileté à concevoir l'architecture d'un workflow, à définir les garde-fous algorithmiques et à auditer les résultats générés par la machine. Nos métiers changent, comme ils ont massivement changé avec l’arrivée du web, du mobile ou des réseaux sociaux. Maîtriser les interfaces complexes de conception graphique ou décortiquer des rapports parlementaires n'est plus un avantage concurrentiel. Les communicants doivent cultiver une polyvalence et une agilité intellectuelle extrêmes pour désapprendre les anciens processus et adopter de nouveaux paradigmes sans friction.
L’intuition et la gestion de crise, des atouts humains
Face à la nuance sociopolitique, à la diplomatie ou à une crise totalement inédite, la machine atteint ses limites. L’humain apporte l'esprit critique, le discernement et l'empathie indispensables à nos métiers. Selon Hubspot5, 9 marketeurs sur 10 affirment ainsi scruter à la loupe chaque production générée pour assurer notamment l'alignement culturel et la voix de la marque.
Cette exigence de vision globale et de contrôle est particulièrement visible dans la gestion de crise réputationnelle pour un dirigeant ou pour une organisation. Les algorithmes mesurent aujourd'hui la vélocité sémantique et la croisent avec l’analyse de sentiment pour intercepter les étincelles bien avant que les critiques ne deviennent virales. Le "Wargaming as a Service" permet de simuler des messages auprès d'audiences synthétiques. Un moyen de tester des stratégies de communication comme on testerait une nouvelle formule cosmétique en laboratoire.
La machine accompagne, simule et permet de détecter les signaux faibles mais l’agent décisionnel reste le communicant.
IA cherche humain pour relation authentique
À l’image de la fausse téléréalité “L'île de la Skibidi Tentafruit” (aux stéréotypes bien réels), les contenus générés par IA pullulent (le “slop”). L’enjeu pour les communicants est d’émerger dans ce flot de plus en plus dense. La clé : un contenu authentique qui résonne avec le vécu de l’audience.
C'est ici qu'intervient la revanche du relationnel. Prenons l’exemple du référencement : l'ère du SEO propre aux moteurs de recherche s’estompe peu à peu au profit du GEO et de l’AEO. Pour qu'une marque soit sélectionnée et synthétisée par les LLM et les agents, elle doit se bâtir une "densité narrative" solide, alimentée par une multitude de sources et de médias jugés de confiance. Les relations presse et les journalistes, vus par certains comme des vestiges sympathiques mais désuets, redeviennent l'infrastructure maîtresse de la visibilité numérique. Le média gratuit 20 minutes l’a bien compris : il a lancé il y a quelques jours son offre éditoriale GEO à destination des annonceurs.
Se faire gardiens de la narration
Plus le contenu automatisé prolifère, plus les relations de confiance à long terme, forgées humainement autour de rencontres physiques avec des journalistes ou des clients, deviennent un atout inestimable. Les professionnels de la communication peuvent devenir les gardiens de la narration des marques.
L'intelligence artificielle de 2026 ne remplace pas la communication, qu’elle soit digitale ou non, et ses communicants. Elle devient une infrastructure technique omniprésente à explorer. Le gain de productivité exponentiel qu'elle offre est un dividende temporel que nous devons réinvestir dans la réflexion stratégique globale et… dans une approche humaine et authentique. Oui, l’époque n’est pas à un paradoxe près.
1 https://www.lesnumeriques.com/intelligence-artificielle/ia-en-france-les-emplois-de-5-millions-de-salaries-menaces-le-debut-de-la-fin-n253263.html
2 https://www.tf1info.fr/economie/videos/video-l-ia-menace-5-millions-de-salaries-en-france-etes-vous-concernes-2431587.html
3 https://www.coface.fr/actualites-economie-conseils/emplois-competences-valeur-ce-que-l-ia-est-en-train-de-bouleverser
