Chômeurs-créateurs : ces entrepreneurs que la France choisit de ne pas voir

En réduisant progressivement les aides aux demandeurs d’emploi qui créent leur entreprise (ACRE, ARE, ARCE), la France affaiblit un modèle unique au monde. Grégoire Charroyer, CEO de Swapn, plaide pour une cohérence entre les ambitions affichées en matière d’entrepreneuriat et les moyens réellement mobilisés.

Grégoire Charroyer Ceo Swapn
By Grégoire Charroyer Published on 2 août 2026 10h00
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Chômeurs-créateurs : ces entrepreneurs que la France choisit de ne pas voir - © Economie Matin
8,1%Le chômage en France a atteint 8,1% au premier trimestre 2026

Chaque année, la France organise des opérations « séduction » afin d'attirer les investisseurs étrangers. Ces événements ont leur utilité car ils renforcent l'attractivité économique du pays. Le dernier sommet Choose France a par exemple permis de récolter près de 90 milliards d'euros d'investissements. Mais ils sont également révélateurs d'un paradoxe : pendant que nous cherchons à convaincre des entreprises étrangères de venir créer de l'activité en France, nous avons progressivement réduit les dispositifs qui permettaient aux Français eux-mêmes de créer leur entreprise, notamment les demandeurs d'emploi.

En 2025 la France a comptabilisé près de 1,2 million de créations d'entreprises dont le quart ont été créés par des demandeurs d'emplois(1). Derrière ces chiffres, il n'y a pas seulement des statistiques : il y a des personnes qui prennent un risque, investissent leur temps, leur énergie et souvent leurs économies pour créer leur propre activité.

Ils ont été pendant longtemps accompagnés par la politique publique mais aujourd'hui la tendance s'inverse.

Un modèle français qui se fragilise

Nous avions en France un dispositif unique au monde : permettre à un entrepreneur de se lancer en bénéficiant d'un filet de sécurité et de ses droits au chômage. Trois dispositifs jouent le rôle central de ce système : l'ACRE, le maintien de l'ARE et l'ARCE.

L'ACRE permettait une exonération partielle des charges sociales pour les sociétés durant les 12 premiers mois et, depuis 2018, était ouverte à tous. Après plusieurs lois de finances successives, et sans que cela fasse l'objet d'un débat public, on a plafonné ce montant à 25 % et on l'a soumis à conditions.

L'ARE, pour aide au retour à l'emploi, permettait à un demandeur d'emploi de cumuler son indemnité chômage mensuel avec son projet entrepreneurial. Les conditions de cumul ont été plafonnées à 60% de la durée d'indemnisation et les règles de cumul se sont fortement complexifiées depuis 2025.

Quant à l'ARCE, correspondant à la possibilité de toucher ses droits sous la forme d'un capital : le deuxième versement est conditionné au maintien d'activité ce qui en réduit l'attrait pour les projets plus lent au démarrage.

Ce recul est d'autant plus difficile à comprendre que les discours officiels sur l'entrepreneuriat comme levier contre le chômage n'ont pas faibli : France Travail peut-il donc encore se targuer d'être le premier investisseur dans les chômeurs-créateurs ?

Bienvenue dans le monde de l'entre-deux

Le problème de fond tient à la façon dont la politique entrepreneuriale française est structurée : elle pense aux deux extrêmes, mais oublie l'entrepreneur qui ne rentre dans aucune case. Notre politique économique semble ainsi hésiter entre deux modèles : d'un côté, le régime de la micro-entreprise : accessible, simplifié, mais limité par des plafonds qui rendent difficile tout développement réel. De l'autre, la start-up innovante à ambition internationale, soutenue par France 2030, les dispositifs JEI, les fonds publics d'amorçage.

Entre les deux, on observe une véritable lacune. Il existe pourtant une réalité beaucoup plus large : celle des petites entreprises qui grandissent progressivement.

Et c'est dans cet espace intermédiaire que travaillent la majorité des entrepreneurs français. Ces Très Petites Entreprises ne cherchent pas à devenir des licornes mais elles fonctionnent, recrutent progressivement, contribuent aux finances publiques locales et nationales. Or, c'est celui qui veut sortir de la micro-entreprise pour bâtir ce type de structure qui se retrouve le moins bien accompagné. L'environnement est opaque et l'entrepreneur se voit soumis à une fiscalité complexe, des interlocuteurs multiples, des règles qui changent d'une loi de finances à l'autre. Et surtout, la fiscalité est de plus en plus lourde : avec la hausse de la flat tax sur les dividendes à 31,4 % et l'augmentation des cotisations sociales, l'entrepreneur en régime réel subit de plein fouet le coût de la complexité administrative et fiscale.

On décourage ainsi le passage à l'acte pour ceux qui veulent créer des structures pérennes.

Le coût caché du découragement

Le coût des aides publiques apparaît immédiatement dans les budgets. Celui du renoncement entrepreneurial est beaucoup plus difficile à mesurer. Pourtant, il existe. En 2022, le DARES estimait à 3,6 millions de personnes qui travaillaient dans 1,24 million de très petites entreprises(2). Chaque projet abandonné, chaque entrepreneur qui renonce avant même d'avoir commencé, c'est potentiellement une activité économique qui ne verra jamais le jour, des emplois qui ne seront pas créés, des cotisations qui ne seront pas versées. Mais nous manquons aujourd'hui d'une véritable évaluation du retour économique de ces dispositifs : combien rapportent réellement les entreprises créées par des demandeurs d'emploi en impôts, en cotisations sociales, en emplois directs et indirects ?

Réduire un dispositif d'accompagnement peut représenter une économie immédiate. Mais il faut aussi regarder ce que cette économie coûte à long terme.

Le modèle social français repose en grande partie sur le tissu des petites entreprises ordinaires qui paient leurs charges régulièrement, partout sur le territoire. Fragiliser les conditions de leur création, c'est fragiliser à terme ce qui les finance. Sous cet angle, soutenir le chômeur qui crée n'est pas une dépense : c'est un choix d'investissement dont le retour est mesurable en emplois, en cotisations, en souveraineté économique.

Comment redonner confiance aux entrepreneurs de demain ?

Il ne s'agit pas de défendre un système figé ni de nier la nécessité de maîtriser les dépenses publiques. Il s'agit simplement de retrouver une cohérence entre les ambitions affichées et les moyens réellement mobilisés. En l'occurrence, quelques ajustements ciblés pourraient changer significativement la situation :

  1. D'abord, rétablir un niveau d'ACRE plus favorable pour les chômeurs-créateurs qui optent pour un régime réel d'imposition, c'est-à-dire ceux qui ont l'intention d'embaucher. Le signal envoyé compterait autant que l'aide elle-même.
  2. Ensuite, simplifier l'accès au financement. En rapprochant France Travail et Bpifrance sur un guichet commun pour les prêts sans garantie personnelle à la création. Le nombre d'interlocuteurs est aujourd'hui l'un des premiers facteurs de découragement.
  3. Enfin, garantir une stabilité fiscale minimale sur cinq ans pour les TPE. Un entrepreneur peut accepter une fiscalité élevée. Ce qui est beaucoup plus difficile à gérer, c'est l'incertitude permanente. La prévisibilité est une condition de base pour décider d'embaucher ou d'investir.

Les chômeurs-créateurs ne demandent pas un privilège. Ils demandent simplement un environnement qui leur permette de prendre un risque, de travailler et de créer de la valeur. La France a longtemps encouragé ceux qui voulaient entreprendre. Elle doit aujourd'hui veiller à ne pas décourager ceux qui passent à l'acte.

Car derrière chaque entreprise créée par un demandeur d'emploi, il n'y a pas seulement un parcours individuel. Il y a potentiellement un emploi créé, un territoire renforcé et une richesse nouvelle pour la collectivité.

La question est donc simple : voulons-nous continuer à considérer ces entrepreneurs comme un coût ou les regarder comme un investissement sur le long terme ?

1 Source: INSEE 2025 ; INSEE 2022
2 Source : DARES L'emploi dans les très petites entreprises en 2022, parution janvier 2024

Grégoire Charroyer Ceo Swapn

CEO et cofondateur de Swapn

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