Alors que les frappes russes détruisent les infrastructures et les secteurs exportateurs ukrainiens, la Russie voit aussi le coût de son effort de guerre s’envoler. Kiev redoute un hiver particulièrement difficile et une nouvelle contraction de son activité, tandis que le Kremlin doit composer avec un déficit croissant, des réserves qui s’amenuisent et des dépenses militaires toujours plus élevées. Deux économies de guerre, mais deux vulnérabilités distinctes.
La guerre asphyxie les économies russe et ukrainienne

En Ukraine, les frappes visent les moteurs de l’économie
Les frappes aériennes russes s’attaquent directement à l’appareil productif ukrainien. Après le secteur énergétique, elles touchent désormais les infrastructures, la logistique, les usines. « La Russie vise spécifiquement les secteurs générateurs de revenus en attaquant les corridors céréaliers, les ports maritimes et les usines métallurgiques », a déclaré Roksolana Pidlassa, présidente de la commission du budget du Parlement ukrainien. L’aciérie ArcelorMittal de Kryvyï Rig a notamment annoncé la mort de deux employés après une frappe russe.
Cette stratégie touche le cœur des recettes extérieures du pays. La perturbation des exportations par la mer Noire réduit par ailleurs les entrées de devises et fragilise la balance commerciale. L’agriculture, l’un des principaux contributeurs aux exportations, est directement exposée, tout comme la métallurgie.
Selon le ministre ukrainien de l’Economie Oleksandre Kravtchenko, les pertes d’infrastructures pourraient atteindre 10 milliards de dollars en 2026. Les destructions et les exportations contraintes pourraient amputer le PIB de 1,5 point cette année. « L’économie est dans une situation particulièrement difficile », a alerté le Premier ministre Serguiï Koretsky. Des experts occidentaux évoquent une situation « catastrophique ».
À cette pression sur l’offre s’ajoute celle des dépenses publiques. D’après Roksolana Pidlassa, une journée de guerre coûte désormais 190 millions de dollars, contre environ 140 millions en 2024. Pour la première fois cette année, l’aide internationale a commencé à financer directement certains salaires des soldats.
Moscou découvre le coût croissant de son économie de guerre
La situation est différente pour la Russie. L’économie n’est pas frappée par des destructions comparables, mais le financement du conflit pèse de plus en plus sur les comptes publics. Alors que Moscou avait prévu de réduire ses dépenses militaires en 2026, celles-ci ont augmenté de 30 % au premier semestre, selon une analyse citée par RFI.
Pour Janis Kluge, spécialiste de l’économie russe au SWP, les prévisions budgétaires du Kremlin étaient trop optimistes. « Le coût de la guerre continue tout simplement d’augmenter », estime-t-il auprès de RFI. Selon lui, « le Kremlin ne maîtrise pas réellement le coût de la guerre ».
Le déficit budgétaire atteignait ainsi 2,8 % du PIB en juillet. Ce niveau reste gérable pour un État dont la dette publique est relativement faible et qui peut encore emprunter sur son marché intérieur, mais les marges de manœuvre se réduisent. Les liquidités du Fonds national de richesse ne représentent plus que 1,6 % du PIB.
Moscou doit donc davantage solliciter les banques russes, alors que le coût de l’emprunt reste élevé. « La majeure partie des dépenses supplémentaires liées à la guerre devra être financée par l’emprunt », analyse Janis Kluge. Une hausse de la fiscalité pourrait également compléter ce financement.
Cet arbitrage risque de peser sur l’économie civile. Les investissements dans les infrastructures peuvent être ralentis, tandis que les dépenses sociales sont politiquement plus sensibles. Le Kremlin doit ainsi maintenir l’effort militaire sans provoquer une dégradation trop visible du niveau de vie.
Pétrole, inflation et frappes ukrainiennes : les failles russes
L’autre difficulté pour Moscou vient désormais du territoire russe lui-même. L’Ukraine multiplie les attaques contre les raffineries, dépôts de carburant et infrastructures logistiques. À court terme, la Russie parvient à absorber ces perturbations, mais leur répétition modifie les anticipations des entreprises et des investisseurs.
« Ces frappes ne sont plus des événements isolés », souligne ainsi Janis Kluge. Cette perception accrue du risque pèse sur l’investissement et le financement de l’économie. Les acteurs intègrent désormais l’hypothèse d’un conflit durable. La guerre a toutefois produit un effet paradoxal. Les dépenses massives de l’État ont soutenu l’activité, augmenté certains salaires et créé une forte demande de main-d’œuvre dans l’industrie de défense. Janis Kluge parle de « keynésianisme militaire » : l’injection de fonds publics stimule temporairement la production et l’emploi.
Mais ce modèle atteint lui aussi ses limites. La Russie connaît une pénurie de travailleurs et une inflation persistante. Des taux d’intérêt élevés et une fiscalité accrue peuvent aussi freiner l’investissement privé. Le pétrole reste enfin un paramètre décisif pour les finances russes. Des cours élevés apporteraient des recettes supplémentaires et desserreraient la contrainte budgétaire. À l’inverse, une baisse prolongée réduirait considérablement les marges du Kremlin.