DPE : pourquoi deux maisons identiques se vendent-elles différemment ?

Depuis juillet 2021, le DPE intègre un double seuil : la note finale correspond à la plus mauvaise performance entre consommation d’énergie et émissions de gaz à effet de serre. Deux maisons quasi identiques situées de part et d’autre d’une limite de classe se vendent avec des écarts de prix de 2 à 3,5%, bien que la différence réelle de consommation soit mineure. Un dysfonctionnement du marché révèle comment les raccourcis mentaux des acheteurs créent des inefficacités économiques mesurables.

Anton Kunin
By Anton Kunin Last modified on 28 octobre 2026 8h11
DPE : pourquoi deux maisons identiques se vendent-elles différemment ?
DPE : pourquoi deux maisons identiques se vendent-elles différemment ? - © Economie Matin
3,5%Selon la note obtenue au DPE, la décote de prix d'un logement peut aller jusqu'à 3,5%

DPE : comment fonctionne le « double seuil » depuis juillet 2021

Depuis juillet 2021, le diagnostic de performance énergétique (DPE) repose sur un mécanisme simple mais redoutable : la note finale correspond à la plus mauvaise des deux sous-notes (consommation d'énergie et émissions de gaz à effet de serre). Résultat : deux maisons quasi identiques situées de part et d'autre d'une limite de classe se vendent avec des écarts de prix de 2 à 3,5%, bien que la différence réelle de performance énergétique soit mineure. Un dysfonctionnement du marché révèle comment une information imparfaitement comprise par les acheteurs génère des inefficacités économiques mesurables.

La réforme du DPE introduit un « double seuil » inédit. Désormais, un logement reçoit la note la plus défavorable entre sa consommation d'énergie primaire et ses émissions de gaz à effet de serre. Concrètement, une maison peut afficher une consommation d'énergie classée C, mais se retrouver notée D si ses émissions de GES dépassent le seuil de cette classe. Selon une étude publiée sur The Conversation, 15% des maisons vendues avec le nouveau DPE reçoivent une note finale inférieure à leur sous-note énergie, uniquement à cause des émissions. Les propriétaires découvrent ainsi que leur chauffage au gaz, pourtant économe en kilowattheures, pénalise lourdement la classification finale.

Les acheteurs se fient à la note finale, pas aux détails techniques

Quinze ans d'habitude ont forgé un réflexe : les acheteurs immobiliers regardent la lettre (A, B, C, D, E, F, G) sans examiner les sous-notes. Comme le souligne cet article en prépublication : « Les acheteurs ont développé des raccourcis mentaux : deux maisons de caractéristiques équivalentes dont le DPE est situé de part et d'autre du seuil entre deux classes se vendent avec des écarts de prix significatifs, même si la différence de consommation d'énergie n'est que de quelques kilowattheures ». Cette asymétrie d'information transforme une différence technique minime en signal économique majeur. Un bien classé D perd instantanément de la valeur face à un bien classé C, indépendamment des coûts réels d'exploitation.

L'effet de seuil : 2 à 3,5% d'écart entre deux maisons identiques

Les données chiffrées confirment l'ampleur du phénomène. Lorsque les émissions de gaz à effet de serre déterminent la note finale du DPE, l'écart de prix moyen atteint 2% entre deux maisons situées de part et d'autre d'un seuil de classe. Au seuil critique entre D et E, la décote grimpe à 3,5%. Pour un logement de 300 000 euros, passer de D à E représente une perte sèche de 10.500 euros, alors que la différence de consommation énergétique réelle peut se limiter à quelques euros par mois. Les vendeurs subissent une sanction économique disproportionnée par rapport à l'inefficacité technique réelle de leur bien.

L'analyse historique éclaire le changement brutal. Avant la réforme, l'étiquette relative aux émissions de gaz à effet de serre figurait sur le diagnostic mais n'exerçait aucun effet détectable sur les prix de vente. Seule la consommation d'énergie primaire comptait, car elle impactait directement les factures des propriétaires. Les émissions constituaient une externalité négative (coût social du changement climatique) ignorée par le marché. Le nouveau mécanisme de notation intègre désormais cette dimension climatique dans la valorisation immobilière, créant une incitation économique sans taxation ni subvention directe. Un instrument de politique publique efficace à moindre coût budgétaire, selon les chercheurs.

Les acheteurs paient-ils trop cher pour une notation trompeuse ?

Face aux effets de seuil, les vendeurs avisés examinent le détail du diagnostic avant de mettre leur bien sur le marché. Une maison classée D à cause des émissions, mais proche du seuil C en consommation d'énergie, peut justifier un prix supérieur à une maison solidement ancrée en classe D sur les deux critères. Les professionnels de l'audit énergétique, comme ENGIE, Hellio ou Kiwidiag, proposent des prestations complémentaires au DPE obligatoire. Le tarif d'un audit énergétique varie entre 800 et 1.500 euros selon la complexité du bâtiment, sans être réglementé par un tarif légal. Un investissement stratégique pour optimiser la valorisation avant la vente.

L'inefficacité allocative pèse aussi sur les acheteurs. Un ménage peut renoncer à une maison parfaitement adaptée à ses besoins, économe en énergie mais pénalisée par une note finale D, au profit d'un bien moins performant mais classé C grâce à un chauffage électrique. L'électricité française, décarbonée à plus de 90% grâce au nucléaire et à l'hydraulique, bénéficie d'un avantage artificiel dans la notation. Les acheteurs rationnels devraient comparer les factures prévisionnelles et les coûts de rénovation plutôt que la lettre du DPE. Pourtant, les raccourcis mentaux persistent, créant des opportunités pour les vendeurs capables d'expliquer les nuances du diagnostic et des risques pour les acheteurs mal informés.

Le DPE réformé illustre comment un instrument réglementaire peut modifier les comportements de marché sans contrainte fiscale. Reste à savoir si les acheteurs apprendront progressivement à décrypter les sous-notes ou si les effets de seuil continueront de fausser durablement l'allocation des ressources immobilières. Les prochaines années révéleront si cette inefficacité constitue un coût acceptable pour internaliser les externalités climatiques ou un dysfonctionnement appelant une nouvelle réforme.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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