Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, alerte sur l’effondrement silencieux de l’industrie française. Avec moins de 13% du PIB et 1,9 million d’emplois perdus en vingt ans, le pays fait face à trois blocages majeurs : fiscalité du travail, inflation normative et bureaucratie administrative. Sans réaction politique forte, la France risque une dépendance stratégique irréversible et la marginalisation économique de territoires entiers.
Industrie française en perdition : Éric Trappier alerte les candidats à la Présidentielle à faire des propositions concrètes

Alors que la France traverse une crise politique majeure révélée par les tensions du 27 octobre 2026 à l'Assemblée nationale, une question économique bien plus profonde reste largement occultée : la capacité productive du pays s'érode depuis deux décennies. Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, multiplie les interventions pour alerter sur l'effondrement progressif de l'industrie française. Son diagnostic met en lumière des blocages structurels qui compromettent toute tentative sérieuse de réindustrialisation.
La désindustrialisation silencieuse : un diagnostic alarmant
L'industrie française représente désormais moins de 13% du PIB national, contre 18% en Allemagne et 20% aux États-Unis. Entre 2000 et 2025, le secteur manufacturier a perdu 1,9 million d'emplois directs. Eric Trappier pointe une réalité méconnue : au-delà des chiffres globaux, certains secteurs ont purement et simplement disparu du territoire national. La machine-outil, l'électronique grand public, une partie de la chimie fine ont quitté l'Hexagone sans retour possible à court terme.
Quels secteurs ont perdu leur capacité productive ?
L'automobile illustre parfaitement cette dégradation. Alors que Renault et Stellantis produisaient 80% de leurs véhicules en France en 2000, ce taux plafonne à 42% aujourd'hui. La filière électronique a pratiquement disparu : aucun smartphone, aucune télévision n'est assemblé sur le territoire. Plus inquiétant encore, l'industrie pharmaceutique délocalise massivement la production de principes actifs, créant une dépendance stratégique révélée brutalement lors de la crise sanitaire de 2020-2022. La métallurgie, socle historique de l'industrie tricolore, a vu fondre ses effectifs de 600 000 emplois en vingt ans.
Les trois blocages majeurs identifiés par Trappier
Eric Trappier identifie trois obstacles structurels qui paralysent toute velléité de relocalisation. Premier frein : la fiscalité du travail. Avec un coût horaire moyen de 38 euros charges comprises, contre 34 en Allemagne et 28 en Espagne, la France pénalise lourdement l'emploi industriel. Deuxième blocage : l'inflation normative. Chaque année, 15 000 nouvelles normes s'ajoutent au corpus existant, alourdissant les délais et les coûts de mise en conformité. Les PME industrielles consacrent en moyenne 12% de leur masse salariale à la gestion administrative et réglementaire, contre 7% chez leurs concurrentes allemandes. Troisième entrave : la bureaucratie administrative. Obtenir une autorisation d'exploitation industrielle requiert 18 mois en France, contre 8 en Allemagne. Ces délais découragent les investissements et favorisent les implantations hors frontières.
Réindustrialiser : mission impossible ou choix politique ?
Le plan France 2030, doté de 54 milliards d'euros, ambitionne de relancer la production nationale. Pourtant, la Cour des comptes alerte sur 19 milliards d'aides encore à verser, révélant les difficultés de décaissement des fonds publics. Eric Trappier rappelle une réalité économique implacable : reconstruire une filière industrielle complète nécessite entre 8 et 12 ans d'investissements soutenus. La formation des compétences techniques, la reconstitution des chaînes d'approvisionnement, l'amortissement des équipements lourds exigent une vision stratégique de long terme, incompatible avec les cycles politiques courts.
Coûts financiers et délais de relocalisation
Relocaliser une usine automobile moderne requiert un investissement minimal de 800 millions d'euros, hors formation du personnel. Reconstituer une filière électronique complète demanderait entre 15 et 20 milliards sur une décennie. Ces montants dépassent largement les capacités d'intervention publique actuelles. Les entreprises arbitrent systématiquement en faveur de sites déjà opérationnels en Europe de l'Est ou en Asie, où les délais de mise en production divisent par deux. Le retour sur investissement d'une relocalisation française atteint rarement moins de 10 ans, durée jugée prohibitive par les directions financières.
Comparaison avec les stratégies allemande et américaine
L'Allemagne maintient son industrie à 18% du PIB grâce à trois piliers : formation duale massive (45% des jeunes en apprentissage contre 28% en France), clusters régionaux intégrant PME et grands groupes, dialogue social pragmatique privilégiant la compétitivité sur le temps de travail. Les États-Unis déploient depuis 2022 l'Inflation Reduction Act, qui injecte 370 milliards de dollars dans les industries vertes via des crédits d'impôt directs, mécanisme bien plus réactif que les subventions françaises. Ces deux modèles démontrent qu'une volonté politique assumée peut inverser la tendance, à condition d'accepter des réformes structurelles profondes.
Scénario noir : les risques d'une France sans base industrielle
Sans réaction rapide, la France bascule vers un modèle économique de services et de tourisme, perdant toute capacité à produire ses biens stratégiques. Eric Trappier évoque un risque de «vassalisation économique» : dépendre intégralement d'importations pour l'énergie, la santé, la défense, l'alimentation transformée. La balance commerciale industrielle affiche déjà un déficit de 78 milliards d'euros en 2025, creusant la dette extérieure et fragilisant la monnaie. La perte de souveraineté technologique s'accélère : aucun géant français du numérique, aucun leader mondial des batteries, aucun champion de la robotique industrielle.
Dépendance stratégique et vulnérabilité économique
La crise des semi-conducteurs de 2021-2023 a paralysé l'automobile européenne faute de puces asiatiques. Demain, une rupture d'approvisionnement en terres rares chinoises bloquerait toute production d'éoliennes ou de moteurs électriques. La France importe désormais 85% de ses médicaments essentiels, 92% de son électronique, 67% de son textile. Cette vulnérabilité expose le pays à des pressions géopolitiques croissantes. Toute tension internationale se traduit immédiatement par des pénuries et des flambées de prix, comme l'ont montré les crises successives de l'automne 2026.
Impact sur l'emploi et les territoires
La désindustrialisation concentre le chômage dans les bassins historiques : Lorraine, Nord, vallée de la Seine. Ces territoires cumulent taux de chômage supérieurs à 12% et décrochage scolaire massif. Sans perspective industrielle, les jeunes qualifiés fuient vers les métropoles tertiaires, vidant les villes moyennes de leurs forces vives. Eric Trappier rappelle qu'un emploi industriel génère 3,5 emplois indirects dans les services, contre 1,8 pour un emploi tertiaire. Perdre l'industrie, c'est condamner des régions entières au déclin démographique et social. Même les initiatives locales peinent à compenser l'absence de dynamique productive.
À six mois de l'élection présidentielle, Eric Trappier interpelle directement les candidats : quelle stratégie industrielle proposent-ils ? Quels sacrifices budgétaires acceptent-ils pour financer la réindustrialisation ? Quelles réformes structurelles sur la fiscalité, les normes et l'administration sont-ils prêts à porter ? Les réponses conditionneront la capacité de la France à rester une puissance économique souveraine ou à sombrer dans une dépendance irréversible. Le temps presse : chaque année sans action aggrave l'écart avec les concurrents et rend la reconquête industrielle plus coûteuse, plus longue, plus improbable.