2035 : l’année où tout va basculer pour le pétrole (et votre vie)

TotalEnergies publie son rapport annuel sur l’évolution du système énergie mondial à l’horizon 2060. Le groupe pétrolier anticipe un pic de la demande de pétrole entre 2035 et 2040, suivi d’une décrue plus ou moins rapide selon les politiques climatiques.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 3 novembre 2026 5h37
Pompe à balancier destinée à extraire du pétrole aux États-Unis, sous un ciel couvert.
Pompe à pétrole aux États-Unis (photo d’illustration). Photo : Tom Fournier / Pexels. - © Economie Matin
24,1%Les prix de l'énergie (gaz et produits pétroliers) bondissent de 24,1% en octobre

La question de l'avenir énergétique mondial mobilise autant les décideurs politiques que les acteurs industriels. Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et l'urgence climatique, TotalEnergies vient de publier la huitième édition de son rapport « TotalEnergies Energy Outlook 2026 ». Le document, qui présente trois scénarios d'évolution du système énergie jusqu'en 2060, apporte un éclairage inédit sur les trajectoires possibles de la demande mondiale de pétrole et d'énergie. Aurélien Hamelle, directeur général Strategy & Sustainability de TotalEnergies, a confirmé lors de la présentation du rapport que le groupe s'attend à ce que la demande mondiale de pétrole atteigne son pic entre 2035 et 2040, avant d'entamer une décrue plus ou moins rapide selon les politiques climatiques et les choix technologiques des États.

Un système énergétique mondial à la croisée des chemins

Le rapport dresse un constat paradoxal. D'un côté, toutes les sources d'énergie connaissent encore une croissance de leur demande, y compris le charbon, le pétrole et le gaz. Plus de la moitié de la population mondiale n'a toujours pas accès à un niveau suffisant d'énergie pour améliorer son développement en matière d'éducation, de santé et de création de richesse. De l'autre, le rythme de croissance des énergies fossiles et des émissions de gaz à effet de serre qui leur sont associées ralentit, alors que la croissance économique mondiale se maintient au-dessus de 3 %. Pour un même niveau de richesse créé, le système énergétique consomme désormais moins d'énergie et émet moins de CO2. Un découplage progressif s'amorce.

Les flux d'investissement témoignent de la profondeur de la transformation en cours. Les investissements dans les énergies bas carbone, incluant l'électrification de la demande, ont quasiment doublé en dix ans, passant de 1 200 milliards de dollars en 2015 à 2 100 milliards en 2025. La Chine s'impose comme l'acteur central, concentrant environ 60 % des nouvelles installations solaires, 70 % des éoliennes et 60 % des ventes de voitures électriques. En 2025, l'augmentation de la demande d'électricité a été entièrement satisfaite par des sources bas carbone, selon les données du rapport.

Les crises récentes, notamment celle du détroit d'Ormuz en 2026 après la crise ukrainienne de 2022, testent la résilience du système énergétique. Elles mettent en lumière les enjeux de sécurité d'approvisionnement, qui passent par la promotion des énergies locales (renouvelables, biocarburants) et la diversification des sources d'énergie fossile. Paradoxalement, ces crises peuvent aussi servir d'accélérateur à la transition : on observe depuis le deuxième trimestre 2026 une accélération des ventes de véhicules électriques en Asie, en Amérique latine et en Europe, ainsi qu'une augmentation des exigences d'incorporation de biocarburants.

Trois trajectoires pour anticiper l'avenir énergétique

TotalEnergies a actualisé ses trois scénarios de futurs énergétiques, chacun reposant sur des hypothèses distinctes concernant le niveau d'ambition des États en matière de climat et leur capacité à coopérer. Le premier, baptisé « Trends », prolonge les trajectoires actuelles. Il intègre l'accélération de la pénétration des technologies bas carbone matures (solaire, éolien, véhicules électriques, pompes à chaleur), mais tient compte des contraintes d'infrastructure, notamment les réseaux électriques, ainsi que des tensions géopolitiques et des freins liés aux coûts. Dans ce scénario, la demande mondiale en produits pétroliers augmente et se stabilise au cours de la décennie 2030 avant d'entamer une lente décrue. La demande en gaz poursuit sa croissance avant de se stabiliser dans les années 2040. Les pays de l'OCDE n'atteignent pas la neutralité carbone en 2050, tandis que la Chine s'en approche en 2060. Le réchauffement climatique atteindrait entre 2,6 et 2,8 °C d'ici 2100.

Le scénario « Momentum » se veut plus volontariste. Il suppose que les pays de l'OCDE s'approchent de la neutralité carbone en 2050 et la Chine en 2060. Il implique une électrification accrue de la demande finale, le quasi-abandon du charbon dans les pays OCDE, une forte réduction de son usage en Chine et une légère croissance seulement en Inde. Le gaz naturel y joue un rôle d'énergie de transition pour l'électricité et l'industrie, tandis que de nouvelles énergies se déploient dans les secteurs non électrifiables (hydrogène décarboné dans l'industrie, carburants durables dans l'aviation et la marine). Les énergies fossiles couvrent encore la moitié de la croissance de la demande en énergie en Inde et dans le reste du monde, en raison de l'insuffisance des investissements bas carbone. Le réchauffement atteindrait entre 2,3 et 2,4 °C d'ici 2100.

Le troisième scénario, « Rupture », est un scénario normatif construit à partir de l'objectif de contenir la hausse des températures à moins de 2 °C conformément à l'Accord de Paris. Il exigerait une coopération multilatérale considérablement renforcée en faveur de la décarbonisation mondiale, avec une diminution beaucoup plus rapide de l'utilisation du charbon dans le secteur électrique, une part stable du gaz naturel et une forte augmentation de la production d'électricité à faible teneur en carbone. Le réchauffement serait limité entre 1,8 et 1,9 °C d'ici 2100. Toutefois, TotalEnergies estime que la réalisation de ce scénario semble « à l'heure actuelle hors de portée en l'état des rivalités géopolitiques », comme le souligne le communiqué officiel du groupe.

Pic de la demande pétrolière attendu entre 2035 et 2040

L'une des principales révélations du rapport concerne la demande de pétrole. Lors de la présentation du document, Aurélien Hamelle a déclaré que TotalEnergies s'attend à ce que la demande mondiale de pétrole atteigne son pic entre 2035 et 2040. Il a précisé que celle-ci pourrait ensuite connaître une baisse accélérée si les ventes de véhicules électriques continuaient de progresser au rythme actuel. Le rapport de l'année précédente tablait encore sur une hausse jusqu'en 2040, suivie d'une décroissance progressive. La révision à la baisse témoigne de l'accélération récente de la pénétration des technologies bas carbone, notamment dans le secteur des transports.

Selon les données du rapport, la crise des marchés de l'énergie déclenchée par les tensions au Moyen-Orient pourrait servir d'accélérateur de la transition énergétique. On observe depuis le deuxième trimestre 2026 une forte hausse des ventes de véhicules électriques en Asie, en Amérique latine et en Europe. Le rapport souligne également un renforcement des exigences en matière de mélange de biocarburants, qui influencent les modes de consommation énergétique. Patrick Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies, a assuré lors de la présentation que « l'idée d'une pénurie de gaz est erronée », tout en reconnaissant que les Européens devront payer plus cher pour garantir un approvisionnement suffisant.

Des trajectoires régionales de plus en plus divergentes

Le rapport met en lumière des stratégies énergétiques de plus en plus différenciées selon les régions. Les États-Unis, devenus exportateurs nets de gaz en 2017 et de produits pétroliers en 2020 grâce au pétrole et gaz de schiste, continueront à s'appuyer sur leurs ressources fossiles domestiques. Celles-ci représenteront encore environ 60 % de l'énergie primaire en 2060, contre 80 % aujourd'hui. Dans le même temps, le pays comptera parmi les grandes puissances électriques, avec la croissance des data centers et de l'intelligence artificielle.

La Chine poursuit son ambition de devenir une « électro-puissance », en consolidant sa domination sur les technologies bas carbone au travers de son intégration sur toutes les chaînes de valeur. Même si elle continue d'augmenter la capacité installée de centrales à charbon, la pénétration massive de sources d'électricité renouvelable, la construction d'un important parc de centrales nucléaires et l'investissement en flexibilisation des centrales au charbon lui permettent de réduire la part du charbon dans l'énergie primaire d'environ 60 % en 2025 à environ 25 % en 2060. La forte électrification du transport routier réduira la part des produits pétroliers d'environ 20 % en 2025 à environ 10 % en 2060.

L'Union européenne fait la course en tête dans la réduction des émissions en continuant à décarboner son mix électrique. Mais elle fait face à des besoins d'investissements massifs sur les réseaux électriques et se heurte à la double nécessité de préserver la compétitivité de son industrie et de surmonter les réticences générées dans sa population par les surcoûts liés à la décarbonation des usages de l'énergie. Les énergies fossiles représenteront encore environ 60 % de l'énergie primaire en 2035. Comme l'indique Aurélien Hamelle, « l'Europe recherchera un équilibre entre préservation d'objectifs climatiques ambitieux, compétitivité de son industrie et financement des investissements nécessaires à la transition et à la sécurité énergétique ».

Le trilemme énergétique au cœur des arbitrages

Les trois scénarios présentés par TotalEnergies intègrent les enjeux du trilemme énergétique : sécurité d'approvisionnement, prix et décarbonation. Le rapport souligne que le système énergétique mondial continue à évoluer « sur une ligne de crête », entre des enjeux de résilience et de souveraineté mis en exergue par la crise au Moyen-Orient, et une transition qui se poursuit. Les évolutions observées depuis la crise du détroit d'Ormuz soulignent l'importance pour les États de favoriser les énergies domestiques, qui passent par la production d'électricité notamment renouvelable, l'électrification de la demande et les biocarburants, tout en investissant dans la sécurisation du système énergétique fossile par la diversification des sources d'approvisionnement et des infrastructures de stockage et de transport.

Selon Notre-planete, les projections de TotalEnergies doivent être interprétées avec prudence, car elles reflètent les hypothèses d'un groupe énergétique et non un consensus scientifique sur l'avenir. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) rappelle que limiter le réchauffement à 1,5 ou 2 °C nécessite des réductions profondes et rapides des émissions. Or, même le scénario le plus ambitieux présenté par TotalEnergies ne permet plus d'atteindre l'objectif de 1,5 °C de l'Accord de Paris.

Les implications pour les marchés et les investisseurs

Les prévisions de TotalEnergies sur la demande de pétrole et d'énergie ont des implications majeures pour les marchés et les investisseurs. L'annonce d'un pic de la demande de pétrole entre 2035 et 2040 confirme une tendance déjà anticipée par plusieurs analystes, mais la révision à la baisse par rapport aux prévisions de l'année précédente témoigne d'une accélération de la transition. Les investissements dans les énergies fossiles pourraient progressivement perdre de leur attractivité, tandis que les technologies bas carbone continueront d'attirer des flux financiers croissants, à l'instar de ce qu'on observe dans d'autres secteurs comme la filière bois ou les technologies de pointe.

Le rapport souligne également les défis liés au financement de la transition énergétique. Les besoins d'investissements sont massifs, notamment pour moderniser les réseaux électriques, développer les infrastructures de recharge pour les véhicules électriques et déployer les technologies de captage et de stockage du carbone. Les États devront arbitrer entre la préservation de la compétitivité de leur industrie, la sécurité d'approvisionnement et les objectifs climatiques. Dans un contexte de tensions géopolitiques accrues et de rivalités commerciales, la coopération internationale apparaît plus que jamais nécessaire pour accélérer la transition énergétique et limiter le réchauffement climatique.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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