Agentic AI : les enjeux concrets auxquels les CEO doivent se préparer

Depuis deux ans, l’intelligence artificielle générative a envahi nos usages. Les grands modèles de langage (ChatGPT, Gemini, Le Chat…) nous surprennent par leur capacité à produire du texte, des images, du code, et à nous assister dans des tâches créatives. Pourtant, une nouvelle étape se dessine déjà : celle de l’Agentic AI.

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By Jean-Michel Breul Published on 5 mars 2026 4h30
IA et emploi : l'apocalypse annoncée n'a pas eu lieu
Agentic AI : les enjeux concrets auxquels les CEO doivent se préparer - © Economie Matin
85% Forrester recense plus de 400 plateformes dites “agents”, dont 85 % sont des start-ups encore peu matures.

Cette nouvelle génération d’IA ne se contente plus de répondre à une question ou de générer un document. Elle est capable de planifier, d’agir et de collaborer avec d’autres agents numériques pour atteindre un objectif. C’est un changement de paradigme : nous passons d’une IA assistante à une IA autonome et proactive.

Pour les CEO, cela ne relève plus de la prospective technologique, mais d’un défi stratégique : comment intégrer, encadrer et gouverner ces agents autonomes au service de la performance et de la confiance ?

Analyse en sept axes 

1 - Clarifier les termes

Pour bien comprendre ce qui change, il faut distinguer trois niveaux.L’IA générative, telle que nous la connaissons, crée du contenu à partir de données existantes. Elle peut être enrichie par des API externes, mais elle reste fondamentalement réactive. Les AI Agents franchissent une étape supplémentaire : ce sont des programmes autonomes capables d’utiliser des outils bases de données, systèmes métiers, API pour exécuter une tâche définie.

L’Agentic AI, enfin, correspond à des systèmes plus sophistiqués où plusieurs agents coopèrent pour accomplir une mission complexe. Ils raisonnent en plusieurs étapes, se coordonnent, s’adaptent au contexte et ajustent leurs actions. L’Agentic AI n’est donc pas simplement plus “intelligente” : elle est opérationnelle. Elle ne répond pas seulement, elle agit.

2 - De l’expérimentation au déploiement

Aujourd’hui, les entreprises expérimentent à grande vitesse : selon VentureBeat, 33 % des organisations testent déjà des agents IA, contre seulement 11 % quelques mois auparavant.  IBM estime que 68 % des PDG considèrent l’IA comme un facteur de transformation profonde de leur cœur de métier, et Gartner prévoit que 33 % des applications d’entreprise intégreront de l’Agentic AI d’ici 2028, contre moins de 1 % en 2024.

Pourtant, la réalité est plus nuancée. Le MIT rappelle que 95 % des projets GenAI pilotes n’ont pas produit d’impact mesurable sur le P&L. Forrester insiste sur le fait que l’autonomie reste un spectre, allant de l’assistant conversationnel basique à des systèmes auto-optimisés multi-agents.

Autrement dit, nous sommes au début du chemin : la promesse est immense, mais le ROI réel dépendra de notre capacité à redessiner nos organisations autour de ces agents.

3 - Les enjeux pour les CEO

Le premier défi est celui de la gouvernance. Quand une IA autonome prend une décision créditer un client, déclencher une commande, signaler une fraude qui est responsable ? L’entreprise doit mettre en place des cadres de gouvernance IA : traçabilité, auditabilité, supervision humaine. Forrester le rappelle : la confiance est l’obstacle principal à l’adoption de l’Agentic AI.

La sécurité et la souveraineté constituent un second enjeu majeur. Les agents manipuleront des données sensibles et interagiront avec des systèmes critiques (paiements, identité, CRM). Cela augmente le risque cyber. Les CEO devront arbitrer entre la puissance des plateformes mondiales et l’exigence de souveraineté, en particulier en Europe, où l’AI Act impose de stricts garde-fous.

La transformation organisationnelle est tout aussi déterminante. L’arrivée d’agents numériques ne supprime pas les métiers, mais les reconfigure. Dans un centre de contact, un conseiller pourra travailler avec cinq agents spécialisés (facturation, logistique, recommandations, conformité, analyse prédictive). Le rôle du CEO est de bâtir un modèle coopératif homme-IA, d’accompagner le changement et de former ses équipes.

La mesure de la performance doit également évoluer. Il ne suffit plus de comptabiliser le nombre d’interactions automatisées. Les entreprises devront suivre la part des dossiers traités de bout en bout par un agent, le taux d’escalade vers un humain, l’impact sur la satisfaction client et la création de valeur opérationnelle. Sans pilotage précis, les initiatives resteront des expérimentations coûteuses.

La marque et l’expérience client entrent dans une nouvelle ère. Un agent IA sera parfois le premier point de contact avec une marque. Sa personnalité, sa capacité à résoudre les problèmes et sa transparence deviendront des actifs immatériels stratégiques. Mal conçu, il détruit la confiance ; bien orchestré, il devient un atout de différenciation.

Enfin, le choix technologique constitue un enjeu critique. Le marché est déjà saturé : Forrester recense plus de 400 plateformes dites “agents”, dont 85 % sont des start-ups encore peu matures. Dans ce contexte, le rôle du CEO n’est pas de sélectionner la solution la plus séduisante du moment, mais de définir une stratégie agentique alignée sur le modèle économique de l’entreprise. Cette stratégie doit s’appuyer sur des critères non négociables : sécurité des données, capacité d’intégration avec les systèmes existants, interopérabilité, robustesse, scalabilité et pérennité des partenaires. La technologie doit servir une vision, non l’inverse.

4 - Des cas d’usage concrets

Les applications concrètes se multiplient. En B2C, les agents peuvent traiter des demandes simples dans les centres de contact, corriger une facture ou initier un remboursement avec un ROI immédiat. En B2B, les gains sont particulièrement visibles dans le back-office : onboarding clients, conformité financière, lutte anti-blanchiment, gestion documentaire. Ces environnements, moins exposés médiatiquement, offrent un terrain idéal pour démontrer la valeur sans risque réputationnel excessif.

Dans le secteur de la santé, des agents ont permis d’optimiser la qualification des dons de sang et d’éviter la destruction de lots contaminés, générant des économies considérables. Ces exemples montrent que l’Agentic AI n’est pas une promesse abstraite : elle crée déjà de la valeur, à condition d’être déployée dans des cadres maîtrisés.

Ces exemples illustrent un point crucial : l’Agentic AI est déjà utile aujourd’hui, mais dans des environnements bien cadrés.

5 - Agentic AI dans les centres de contact : une révolution pragmatique

S’il existe un terrain privilégié pour l’Agentic AI, c’est bien celui de la relation client. Depuis des années, les entreprises cherchent à automatiser sans dégrader l’expérience, avec des résultats souvent mitigés – chatbots scriptés, parcours figés, frustration des consommateurs.

L’Agentic AI change la donne : ces agents ne se limitent plus à répondre, ils sont capables de comprendre un objectif, mobiliser plusieurs outils, coordonner des actions et aller jusqu’à la résolution complète d’un problème. Concrètement, un client qui signale un colis non reçu pourrait voir un agent IA vérifier la commande, interroger le transporteur, initier un remboursement, et notifier le client par e-mail, le tout sans intervention humaine.

Dans les centres de contact, cette capacité réduit les volumes de tickets simples, accélère les temps de résolution et libère les conseillers pour les interactions à forte valeur ajoutée. Selon Forrester, c’est d’ailleurs dans le back-office et les services clients que le retour sur investissement sera le plus rapide, grâce à la combinaison d’efficacité opérationnelle et d’amélioration tangible de l’expérience client.

L’Agentic AI n’est donc pas une menace pour les conseillers, mais un partenaire numérique qui redonne à l’humain son rôle essentiel : créer de la confiance et gérer les situations complexes.

6 - L’autonomie est un spectre

Contrairement aux scénarios futuristes, l’autonomie totale est loin d’être la norme. Les analystes de Forrester rappellent que nous sommes dans une phase hybride : la plupart des systèmes combinent des étapes automatisées avec des points de contrôle humains. L’avenir sera fait de degrés variables d’autonomie, ajustés en fonction du risque, du contexte et de la valeur attendue.

Pour un CEO, il ne s’agit pas de fantasmer une IA magique, mais de déterminer jusqu’où déléguer l’action aux agents IA et où maintenir une supervision humaine.

7 - Une opportunité pour l’Europe

Au-delà des enjeux techniques, l’Agentic AI pose une véritable question géopolitique. Les grands acteurs américains déploieront leurs plateformes à l’échelle mondiale et chercheront à imposer leurs standards technologiques. Pourtant, l’Europe dispose d’un atout stratégique majeur : sa capacité à articuler innovation, protection des données et régulation responsable.

Les entreprises européennes qui sauront conjuguer excellence technologique, conformité réglementaire et exigence éthique pourront construire un modèle différenciant, aligné avec les attentes croissantes des consommateurs en matière de transparence et de confiance. Là où certains privilégient la vitesse, l’Europe peut incarner la fiabilité.

L’Agentic AI n’est pas un gadget de laboratoire. Elle constitue une nouvelle couche stratégique qui transformera en profondeur les organisations dans les cinq prochaines années. Face à cette mutation, les CEO doivent engager dès aujourd’hui un travail structurant : acculturer leurs équipes à ces nouveaux concepts, définir une stratégie Agentic AI cohérente avec leur cœur de valeur, instaurer des cadres robustes de gouvernance et de confiance, repenser leurs workflows dans une logique agent-centric et anticiper les impacts sociaux et humains de cette transformation.

Ils ont également l’opportunité de contribuer à l’émergence d’un leadership européen fondé sur la responsabilité, capable de démontrer que performance économique et exigence éthique ne sont pas contradictoires mais complémentaires.

L’avenir ne sera pas dicté par l’IA seule. Il dépendra de la capacité des dirigeants à orchestrer avec discernement la coopération entre humains et agents numériques. Ceux qui sauront conjuguer ambition stratégique et responsabilité durable prendront une longueur d’avance décisive.

Notes et sources

  • VentureBeat, The Great AI Agent Acceleration: Why enterprise adoption is happening faster than anyone predicted, 2025.
  • IBM Institute for Business Value, 2025 CEO Study: Perspectives from the Global C-Suite, 2025.
  • Gartner, Intelligent Agents in AI Really Can Work Alone. Here’s How., 2024.
  • MIT Sloan Management Review, The GenAI Divide: State of AI in Business 2025, cité par Tom’s Hardware, 2025.
  • Forrester, Podcast What It Means – Episode 403: Christina McAllister & Craig LeClair on AI Agents And Agentic AI, janvier 2025.
  • Forrester, Blog, Agentic AI Is The Next Competitive Frontier, 2025.
Jmbreul

Jean-Michel Breul est un dirigeant expérimenté, fort d’un parcours de plus de 30 ans dans l’industrie logicielle. Ingénieur de formation, il a construit sa carrière autour de l’innovation technologique, de l’accompagnement des transformations et de la performance de sociétés d’édition de logiciel. Diplômé de l’École Centrale Paris, il débute son parcours dans le développement logiciel et le conseil en opérations IT. Pendant près de vingt ans, il occupe le poste de CTO chez ORSYP, éditeur de logiciels spécialisé dans l’Application Workload Automation, où il joue un rôle clé dans l’expansion internationale de l’entreprise. De 2015 à 2020, il rejoint CAST, éditeur de logiciels reconnu pour ses solutions de Software Intelligence et d’analytique, où il dirige le consulting et les services professionnels afin de favoriser l’adoption des solutions par de grandes organisations de développement logiciel, banques internationales, institutions publiques et acteurs majeurs du conseil et de l’outsourcing. Il poursuit ensuite son parcours chez Maincare, éditeur de logiciel dans le domaine de la santé, où il pilote la modernisation et la transformation des pratiques logicielles au service des hôpitaux publics en France. En novembre 2023, Jean-Michel rejoint Odigo en tant que Group CTO, afin d’amélioration la performance des divisions d’Odigo pour délivrer des solutions performantes, innovantes et adaptées aux besoins des entreprises. En janvier 2025, il est Co-CEO de l’entreprise, il devient CEO en janvier 2026. Il met son expertise au service du développement d’Odigo, de la réussite de ses clients et de la mise en œuvre de la stratégie et de la vision de la société.

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