Souveraineté alimentaire : attention au mirage du « moins-disant »

À force de vouloir concilier l’inconciliable – des prix toujours plus bas et des exigences toujours plus fortes – nous sommes en train de construire une illusion.

Ludovic Brindejonc Hd
By Ludovic Brindejonc Published on 18 avril 2026 10h00
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alimentation-aspartame-interdit-contre-cancer - © Economie Matin
100 EUROSLa valeur moyenne du gaspillage alimentaire s'élève à 100 euros par habitant par an

La prolongation envisagée jusqu’à fin 2030 de la certification environnementale de niveau 2 (CE2)*, dans un contexte où les dispositifs issus d’EGalim laissent encore trop de marges de manœuvre, en est une illustration frappante. Alors que le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles est passé en conseil des ministres le 8 avril dernier, son adoption pourrait viser, selon ses promoteurs, à permettre à l’ensemble des acteurs de continuer à approvisionner les collectivités à des prix accessibles. Dans les faits, cela revient à rouvrir les vannes d’un système que l’on prétend pourtant corriger.

Comme souvent, ceux qui subissent sont les mêmes Oui, en assouplissant les règles, on rend les produits français plus compétitifs face à l’import. Oui, on donne l’impression de préserver une forme de souveraineté. Mais à quel prix ? Celui d’une pression accrue sur le revenu des agriculteurs. Celui d’un modèle qui, au lieu de corriger ses déséquilibres structurels, les prolonge. Celui d’une vision à courte vue qui repousse les échéances sans jamais traiter le fond du problème.

Car il ne faut pas se raconter d’histoires : une souveraineté alimentaire qui ne garantit pas une juste rémunération des producteurs n’en est pas une. C’est une façade. Une posture. Une manière commode de se donner bonne conscience tout en continuant à dépendre des mêmes mécanismes - importations, volatilité des marchés, dépendance aux énergies fossiles et aux engrais.

C’est même pire que cela. À force de diluer les exigences, on prépare le terrain à un second effet, beaucoup plus insidieux : celui du marketing. Demain, la “souveraineté alimentaire” deviendra un argument commercial comme un autre, un slogan apposé sur des produits pour rassurer le consommateur. On lui fera croire qu’il fait le bon choix, qu’il protège l’économie française et ses agriculteurs. Mais sans cadre exigeant, sans tiers de confiance, cette promesse ne vaudra rien.

Cette manœuvre silencieuse est dangereuse Dangereuse pour les consommateurs, à qui l’on vendra une illusion. Dangereuse pour les agriculteurs, dont l’engagement sera une nouvelle fois invisibilisé. Dangereuse pour notre pays, qui continuera de s’enfoncer dans une dépendance qu’il prétend combattre.

Pourtant, une autre voie existe. Elle est déjà là. Des industriels, des collectifs de producteurs, des filières entières ont fait un choix différent. Celui de la responsabilité. Celui du temps long. Celui d’une souveraineté exigeante, construite sur les coûts de production, avec des engagements pluriannuels qui sécurisent à la fois le revenu des agriculteurs et les approvisionnements des entreprises.

Ce modèle du commerce équitable cent pour cent français n’est pas théorique. Il fonctionne. Il produit des résultats. Il prouve que l’on peut concilier souveraineté, compétitivité et transition agroécologique, à condition d’en accepter les règles du jeu.

Des décisions qui dessineront l’avenir de l’agriculture française Industriels : ne cédez pas à la tentation du court terme. Sécuriser vos approvisionnements passe par des filières solides, pas par des arbitrages opportunistes. Producteurs : ne vous laissez pas enfermer dans des débouchés qui offrent des primes immédiates mais fragilisent votre avenir. Consommateurs : regardez au-delà des slogans. Tous les produits “français” ne se valent pas. Politiques, enfin : vos décisions d’aujourd’hui engagent bien plus qu’un équilibre budgétaire. Elles feront l’agriculture de demain.

Et certaines erreurs ne se rattrapent pas. On ne bâtira pas une souveraineté alimentaire forte sur des compromis permanents et des exigences revues à la baisse. On ne la construira pas non plus à coups de slogans ou d’effets d’annonce.

La souveraineté alimentaire a un prix. Et refuser de le payer aujourd’hui, c’est accepter d’en payer les conséquences demain.

Ludovic Brindejonc Hd

directeur du label Agri-Éthique et porte-parole des 4 600 agriculteurs engagés dans cette démarche de commerce équitable français.

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