Accusés par le gouvernement de profiter de la crise pour gonfler leurs marges, les distributeurs de carburant montent au créneau. Ils affirment ne réaliser que 1 à 3 centimes de bénéfice par litre et pointent du doigt les raffineurs comme véritables responsables de l’envolée des prix à la pompe.
Prix des carburants : les distributeurs affirment ne pas être le problème

Prix des carburants : la grande distribution réfute les accusations du gouvernement
Face à l'envolée persistante du prix du carburant en France, les distributeurs montent au créneau pour défendre leurs pratiques commerciales. Tandis que le gouvernement pointe du doigt leurs marges supposément excessives, les acteurs de la grande distribution récusent avec véhémence toute responsabilité dans l'escalade tarifaire observée à la pompe. Cette polémique illustre les tensions croissantes autour d'un secteur stratégique placé sous étroite surveillance.
Depuis l'embrasement du Moyen-Orient, les prix du carburant ont atteint des sommets inédits en France. Le gazole se négocie désormais en moyenne à 2,30 euros le litre, tandis que l'essence SP95-E10 frôle la barre symbolique des 2 euros. Cette progression spectaculaire résulte principalement de la flambée des cours du pétrole brut, qui a bondi de plus de 40% depuis février 2026, conjuguée aux perturbations géopolitiques qui menacent l'approvisionnement mondial.
Une escalade géopolitique aux conséquences économiques majeures
L'origine de cette crise énergétique trouve ses racines dans l'intensification du conflit au Moyen-Orient. Les tensions autour du détroit d'Ormuz, artère vitale par laquelle transite près de 20% du pétrole mondial, ont déclenché une véritable panique sur les marchés internationaux. Les investisseurs, redoutant une interruption des approvisionnements, ont propulsé le baril de Brent au-delà de 90 dollars, atteignant son plus haut niveau depuis 2022.
Cette volatilité géopolitique frappe directement le pouvoir d'achat des Français. Selon les données du ministère de l'Économie, un automobiliste parcourant 15 000 kilomètres annuellement débourse désormais 200 euros supplémentaires par rapport au début d'année pour faire le plein de son véhicule. Cette hausse se révèle particulièrement préoccupante à l'approche des vacances de printemps, période traditionnellement marquée par une intensification des déplacements.
Le gouvernement brandit la menace d'un plafonnement des marges
Confronté à la grogne populaire, l'exécutif a élaboré un dispositif d'urgence visant à encadrer les marges des distributeurs de carburant. Le projet de décret, transmis au Conseil national de la consommation le 13 avril, prévoit de limiter les marges à leur niveau moyen de janvier-février 2026, soit antérieurement à l'escalade géopolitique. Cette mesure exceptionnelle ambitionne d'empêcher que la hausse internationale ne soit amplifiée par des ajustements commerciaux jugés abusifs.
Roland Lescure, ministre de l'Économie, a néanmoins tempéré ces annonces en précisant que "le gouvernement n'a toutefois pas pris la décision de prendre ce décret à ce stade". Cette circonspection semble dictée par les vives résistances exprimées par la profession.
Les distributeurs rejettent en bloc les accusations
Face aux soupçons gouvernementaux, les représentants de la grande distribution ont orchestré une véritable offensive médiatique. Dominique Schelcher, patron de Coopérative U, s'est montré particulièrement virulent lors de son passage sur BFMTV : "C'est une activité où l'on ne gagne rien. Nos marges ne dépassent pas un, deux ou trois centimes le litre". Il dénonce par ailleurs sa transformation en "bouc émissaire" d'une situation dont il réfute toute responsabilité.
Thierry Cotillard, dirigeant du groupement Les Mousquetaires Intermarché, partage cette analyse. Dans une lettre adressée au Premier ministre, les distributeurs qualifient le projet de décret de "techniquement défaillant, économiquement déséquilibré et juridiquement fragile". Ils soulignent que leurs adhérents, souvent de petits commerçants, évoluent avec des marges comprises entre 0 et 2 centimes par litre.
Des marges brutes qui masquent une réalité économique complexe
L'examen minutieux des structures de coûts révèle effectivement la complexité de l'économie de la distribution de carburant. Selon l'association de consommateurs CLCV, la marge brute moyenne atteignait 24,6 centimes par litre pour le SP95 au printemps 2025. Néanmoins, cette marge brute intègre de multiples postes de dépenses incompressibles : les coûts de transport jusqu'aux dépôts, la masse salariale des stations, l'entretien des équipements et les loyers, les obligations liées aux certificats d'économies d'énergie, ainsi que les frais de mise aux normes environnementales.
Francis Pousse, président du syndicat Mobilians représentant 5 800 stations-service traditionnelles, estime que les marges nettes réelles ne dépassent guère "4 à 8 centimes bruts maximum". Cette réalité économique explique pourquoi les distributeurs jugent toute réduction supplémentaire difficile, voire impossible pour les petites structures indépendantes, suscitant d'autant plus d'interrogations sur les moyens alternatifs de réduire la facture carburant des consommateurs.
Les raffineurs dans le viseur des accusations
Pour détourner l'attention de leurs propres pratiques, les distributeurs désignent massivement les raffineurs comme responsables. Dominique Schelcher accuse directement TotalEnergies : "Le problème c'est Total, les autres raffineurs, et les spéculateurs. Au mois de mars, TotalEnergies a réalisé un milliard de bénéfices". Cette stratégie de diversion trouve un écho favorable auprès du gouvernement, qui a sollicité la Commission européenne pour enquêter sur les marges des raffineries européennes.
Les distributeurs préconisent également la suspension temporaire des certificats d'économies d'énergie (CEE), qui représentent selon eux 15 à 20 centimes par litre. Cette mesure permettrait un allègement immédiat des prix à la pompe, mais Maud Bregeon, ministre déléguée à l'Énergie, l'a catégoriquement refusée au nom de la transition énergétique.
Une guerre de communication aux enjeux économiques majeurs
Au-delà des positions de principe, cette controverse révèle les enjeux considérables qui gravitent autour du marché français du carburant. Avec un chiffre d'affaires annuel dépassant 50 milliards d'euros, ce secteur constitue un poids économique majeur. La structure du marché, dominée par les grandes surfaces qui utilisent le carburant comme produit d'appel, complique davantage l'analyse des marges réelles.
Les disparités tarifaires observées entre les stations - pouvant atteindre 22 centimes d'écart sur une même zone géographique - alimentent la méfiance des consommateurs. Cette situation profite mécaniquement aux enseignes de la grande distribution, qui peuvent se permettre de vendre à prix coûtant grâce à la rentabilité de leurs autres activités commerciales.
