Amazon attaque frontalement le projet de datacenter spatial défendu par SpaceX. Dans une lettre adressée au régulateur américain, le groupe de Jeff Bezos demande le rejet d’une constellation géante censée déplacer une partie de la puissance de calcul dans l’espace. Derrière cette offensive, une bataille industrielle avec Elon Musk, mais aussi une question bien plus large pour le secteur du datacenter et des infrastructures numériques : l’orbite basse peut-elle vraiment devenir une extension crédible du cloud terrestre ?
Datacenter spatial : Amazon détruit le projet de SpaceX

Le 9 mars 2026, Amazon a demandé à la Federal Communications Commission, le régulateur américain des télécoms, de rejeter la demande de SpaceX visant à déployer jusqu’à un million de satellites présentés comme des centres de calcul orbitaux. L’information, révélée par plusieurs médias anglo-saxons dans la foulée du dépôt, a immédiatement relancé un affrontement déjà ancien entre Jeff Bezos et Elon Musk, cette fois sur le terrain du cloud spatial.
Le sujet dépasse pourtant la simple rivalité entre milliardaires. Depuis plusieurs mois, l’idée d’installer une partie de la capacité informatique hors de la Terre gagne du terrain, portée par l’explosion des besoins de l’intelligence artificielle, les contraintes électriques des centres de données au sol et la promesse d’une énergie solaire quasi continue en orbite. SpaceX veut accélérer. Amazon, lui, affirme que le projet est incomplet, irréaliste et potentiellement dangereux pour l’environnement spatial.
Datacenter dans l’espace : ce que veut faire SpaceX
Sur le papier, l’ambition de SpaceX est spectaculaire. D’après Reuters, le projet repose sur des satellites alimentés par l’énergie solaire, reliés entre eux, capables de traiter une partie des charges de calcul liées à l’intelligence artificielle, avec l’idée de s’affranchir d’une partie des contraintes énergétiques et thermiques des infrastructures terrestres. Elon Musk a lui-même défendu cette vision au Forum de Davos en expliquant, en substance, que le lieu le moins coûteux pour l’IA pourrait devenir l’espace dans un horizon de deux à trois ans.
L’argument est connu des spécialistes du datacenter. Les infrastructures d’IA consomment énormément d’électricité et produisent énormément de chaleur. Scientific American rappelle qu’aux États-Unis, les centres de données ont consommé 176 millions de mégawattheures en 2023, soit un peu plus de 4 % de la consommation électrique annuelle du pays, l’équivalent de l’alimentation de 16 millions de foyers pendant un an. Pour les promoteurs du calcul orbital, l’orbite offre justement deux avantages théoriques : une production solaire presque continue et un environnement froid pour évacuer plus facilement la chaleur.
SpaceX veut donc pousser cette logique beaucoup plus loin que les démonstrateurs actuels. Le projet évoqué dans les documents publics et repris par les médias concerne jusqu’à 1 million de satellites, un ordre de grandeur colossal. DarkSky International souligne qu’une telle proposition reviendrait à déployer un vaste réseau de centres de calcul pour l’IA directement en orbite basse. Ce changement d’échelle est central. Il ne s’agit plus d’un test technologique isolé, mais d’une vision industrielle de long terme.
Pourquoi Amazon juge ce datacenter orbital irréaliste
Amazon ne critique pas seulement l’idée. Le groupe attaque la demande de SpaceX sur sa forme, sa faisabilité et ses conséquences. Dans sa lettre à la FCC, relayée par The Register, Amazon soutient que le dossier est trop lacunaire pour être instruit. Le groupe affirme que SpaceX ne décrit précisément que trois satellites, soit 0,0003 % du système total revendiqué, selon le Times of India. Le reste relèverait d’une approche par satellites et plans orbitaux « représentatifs », insuffisante pour évaluer correctement l’impact radioélectrique, la sécurité spatiale et la coordination avec les autres opérateurs.
L’attaque est d’autant plus sévère qu’Amazon vise les règles du déploiement spatial. Selon son argumentaire, la FCC exige normalement des paramètres de base sur les plans orbitaux, la répartition des satellites, les caractéristiques radiofréquences et les modalités d’exploitation. Or Amazon estime que SpaceX ne fournit ni description complète de la constellation, ni plan suffisamment détaillé sur la prévention des collisions, la rentrée atmosphérique ou la réserve de carburant nécessaire aux manœuvres d’évitement.
La formule la plus dure est sans ambiguïté. Amazon affirme que « au mieux, la demande ressemble à un exercice de publicité et de communication, et au pire à une tentative de réserver par avance une vaste part des ressources orbitales sans réelle intention de déployer le système », selon la lettre.
Le deuxième axe de contestation porte sur le calendrier industriel. Amazon estime que le déploiement d’une telle flotte prendrait « des siècles », même en supposant la disponibilité de toute la capacité mondiale de lancement. Ce point est redoutable pour SpaceX, car il ne s’agit plus ici d’un débat sur la seule innovation, mais d’une mise en cause directe de la crédibilité opérationnelle du projet.
Cette critique entre aussi en résonance avec un autre signal venu d’Amazon lui-même. Le 3 février 2026, le directeur général d’AWS, Matt Garman, a déclaré que les datacenters spatiaux étaient encore « très loin » de la réalité et qu’« il n’y a pas encore assez de fusées pour lancer un million de satellites », ajoutant que « ce n’est tout simplement pas économique », selon Reuters.
Le datacenter spatial se heurte aussi à la physique
L’autre faiblesse du concept tient à sa matérialité. Un datacenter n’est pas qu’un logiciel réparti sur des puces. C’est aussi une chaîne de maintenance, de renouvellement matériel, de sécurité, de refroidissement, de connectivité et de résilience. Or une infrastructure orbitale, même très distribuée, reste soumise aux contraintes du lancement, du rayonnement cosmique, des micrométéorites et de l’impossibilité d’intervenir physiquement avec la facilité d’un centre terrestre.
Le dossier environnemental se complique encore quand on regarde les lancements et les rentrées. Phys.org rapporte que la multiplication des tirs et des retours atmosphériques modifie déjà la chimie de la moyenne et de la haute atmosphère. Le média cite des risques concernant l’ozone, l’échauffement stratosphérique et la présence croissante d’aérosols métalliques. Les chercheurs estiment que les satellites en rentrée pourraient injecter chaque année, d’ici les années 2030, des milliers à des dizaines de milliers de tonnes d’alumine et d’autres métaux dans l’atmosphère moyenne.
Enfin, il y a le mur économique. Même si SpaceX bénéficie d’un avantage unique grâce à ses fusées et à son expérience avec Starlink, Reuters rappelle que les déploiements orbitaux de petite taille ne sont envisagés qu’à partir de 2027 ou 2028 pour tester la technologie et l’économie du modèle, tandis que les constellations plus vastes n’émergeraient, dans le meilleur des cas, que dans les années 2030. On est donc encore très loin d’un basculement industriel du datacenter vers l’espace.
C’est précisément ce décalage entre vision et exécution qui nourrit l’offensive d’Amazon. En creux, le groupe dit à la FCC qu’un projet de cette ampleur ne peut pas être traité comme une simple extension des demandes satellitaires classiques. Il faut des paramètres complets, des garanties de sécurité, des preuves de faisabilité et une évaluation environnementale à la hauteur. Dit autrement, le datacenter orbital peut séduire par son imaginaire technologique. Pour l’instant, il reste surtout un projet qui concentre toutes les fragilités de l’industrie spatiale moderne : congestion, coût, régulation et acceptabilité scientifique.
