Décarboner l’industrie : un enjeu climatique, mais aussi territorial

À l’heure où les élections municipales ont remis sur le devant de la scène le développement économique local, un angle mort persiste dans le débat public : la décarbonation de l’industrie n’est pas seulement une question technologique ou climatique, c’est aussi un enjeu territorial.

Arnaud Paulik Revcoo
By Arnaud Paulik Published on 9 avril 2026 7h07
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Décarboner l’industrie : un enjeu climatique, mais aussi territorial - © Economie Matin
1200 MILLIARDS €Les entreprises industrielles représentent plus de 1.200 milliards d'euros de chiffre d'affaires en France.

Les collectivités locales jouent un rôle clé en matière de développement économique. Dans de nombreux territoires, l’industrie demeure un pilier de l’emploi et de l’activité. Sa transformation conditionne à la fois la réussite de la transition carbone et la vitalité économique locale. Pourtant, la trajectoire actuelle de décarbonation industrielle avance à deux vitesses.

Les très grands sites amorcent leur transition

Les très grands sites industriels ont établi des feuilles de route de décarbonation. Leur transition s’amorce progressivement, portée par des technologies de captation du CO₂ historiquement conçues pour des installations de grande taille, par des infrastructures mutualisées et par des capacités d’investissement importantes.

Soutenus par des dispositifs publics importants, ces acteurs sont en mesure d’anticiper la montée du coût du carbone, liée à la réforme du marché ETS et à la disparition progressive des quotas gratuits. Cette dynamique est indispensable et doit être poursuivie. Mais elle ne suffira pas à elle seule à tenir la trajectoire fixée par les Accords de Paris : -35 % d’émissions d’ici 2030 et la neutralité carbone en 2050.

L’industrie des territoires : indispensable, mais sans solution adaptée

Une part importante des émissions françaises de CO2 fossile ou biogénique (issu de biomasse comme le bois ou les déchets organiques) provient de l’industrie “diffuse”, c’est à dire des sites industriels de taille moyenne répartis dans les territoires : cimenteries, usines de chaux, sites de transformation de matériaux, incinérateurs ou encore chaudières biomasse. Souvent implantées à proximité directe des bassins de vie, ces installations jouent un rôle structurant dans l’économie locale.

Leur décarbonation présente des contraintes spécifiques. Leurs émissions sont en grande partie incompressibles : l’électrification et l’efficacité énergétique, bien que primordiales, ne suffisent pas. Ces sites n’ont ni accès à des solutions de captation du CO₂ adaptées à leur taille, ni à des dispositifs de soutien simples et rapides à mobiliser ; ils n’ont pas non plus accès à une électricité à prix compétitif, pourtant indispensable à toutes les technologies de décarbonation. Enfin, les solutions conçues pour les grands hubs industriels ne sont pas toujours adaptées à leurs contraintes d’intégration territoriale et d’acceptabilité sociétale.

Faute de solutions pragmatiques et économiquement viables, ces industries diffuses demeurent aujourd’hui à l’écart de la transition, alors même que, prises collectivement, elles représentent une part importante des émissions industrielles totales.

Un risque économique et industriel majeur

Cette situation crée un risque réel : faire de la décarbonation un facteur de fragilisation économique pour les territoires, voire de désindustrialisation. À mesure que le coût du carbone augmente, les sites qui ne peuvent investir seront exposés à une perte de compétitivité, dans un contexte international marqué par l’Inflation Reduction Act aux Etats-Unis et par des politiques industrielles de décarbonation particulièrement offensives en Chine.

Au-delà de l’enjeu climatique, c’est la pérennité de l’industrie de nos territoires qui est en jeu. Renoncer à intégrer ces acteurs dans la transition reviendrait à fragiliser notre stratégie nationale de réindustrialisation, le développement de nos PME et ETI - un levier essentiel de compétitivité pour la France -, et au-delà, notre souveraineté industrielle.

Faire de l’industrie locale durable un choix politique

En intégrant pleinement l’industrie territoriale dans sa stratégie nationale, la France peut transformer la contrainte carbone en avantage compétitif.

Notre pays dispose pour cela d’atouts majeurs : une électricité abondante largement décarbonée, un tissu de recherche et d'ingénierie reconnus mondialement, et la présence de champions sur l’ensemble de la chaîne de valeur du CO₂ : équipementiers, énergéticiens, logisticiens, opérateurs d’infrastructures et acteurs du stockage.

Il possède également d'importantes sources de CO₂ biogéniques dans les territoires. Ces ressources doivent jouer un rôle stratégique pour développer en France une filière souveraine de production de carburants de synthèse afin de décarboner la mobilité lourde. Elles sont également indispensables pour atteindre la neutralité carbone grâce aux solutions d’émissions négatives reposant sur la séquestration du CO₂ biogénique.

Mais cela suppose d’agir dès maintenant : accélérer les solutions de captation adaptées et accessibles aux industries des territoires, leur garantir un accès compétitif à l’électricité, mutualiser les infrastructures de transport et de stockage du CO₂ à l’échelle régionale, et simplifier l’accès aux dispositifs de soutien public.

L’industrie locale durable, décarbonée et compétitive, devrait s’imposer comme un sujet à part entière. Car la réussite de la transition industrielle française se jouera aussi dans les territoires. En faisant de la décarbonation un levier de compétitivité plutôt qu’une contrainte subie, la France peut conjuguer ambition climatique et souveraineté industrielle.

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