Alors que la transition énergétique se focalise sur les motorisations électriques ou à hydrogène, une évidence peine encore à s’imposer : les gains massifs de CO₂ ne viendront pas d’un changement de carburant, mais d’une transformation profonde des usages.
Électrique, hydrogène : l’illusion verte du transport lourd. Le vrai remède ? L’effacement des flux.

Selon le bilan annuel des transports 2024, le transport reste le premier secteur émetteur de gaz à effet de serre (34 %), devant l’agriculture (21 %) et l’industrie manufacturière (17 %). La stratégie nationale bas-carbone vise une neutralité d’ici 2050, mais les solutions électriques ou hydrogène montrent déjà leurs limites, notamment pour le transport lourd.
L’effacement logistique, sobriété intelligente
Le levier décisif réside dans l’effacement des flux superflus grâce à l’optimisation des itinéraires et à la mutualisation via le pooling logistique et le Vendor Managed Inventory (VMI). Ces solutions d’intelligence collaborative attaquent les gaspillages à la racine : camions partiellement chargés (remplissage moyen de 60 à 75 %), retours à vide (20 à 40 % des trajets, selon une étude de l’Union TLF) et doublons concurrentiels.
Dans le pooling logistique, une « tour de contrôle » logicielle, les calculs d’optimisation sont générés automatiquement par des logiciels spécialisés. Ces outils analysent les stocks et les besoins des différents acteurs pour générer les commandes à passer et planifier les chargements optimaux. Les fournisseurs de la grande distribution, souvent concurrents sur le marché, deviennent ici alliés sur le terrain logistique : réunis dans un même « pool », ils regroupent leurs stocks dans un entrepôt commun pour permettre le chargement de leurs commandes en un seul point. Le pooling logistique favorise ainsi la coopération plutôt que la compétition.
Les distributeurs qui mutualisent leurs approvisionnements réduisent leurs émissions d’au moins 25 %. Le VMI (Vendor Managed Inventory), où le fournisseur pilote les stocks du client pour optimiser les livraisons, permet d’atteindre un taux de remplissage des camions de 85 à 100 % dans la grande distribution, réduisant drastiquement les trajets inutiles et l’empreinte carbone. À l’échelle nationale, l’élimination de 10 % des trajets superflus représenterait déjà plusieurs millions de tonnes de CO₂ évitées – sans subventions massives, et sans attendre 2030.
Un enjeu européen
Les plateformes numériques permettent désormais de synchroniser chargeurs, transporteurs et industriels : elles réduisent les trajets à vide, anticipent les commandes et ajustent les flux aux besoins réels. Le formidable gaspillage de la chaîne logistique n’est donc pas une fatalité : l’intelligence des flux est à portée de main. Il faut maintenant convaincre l’Europe d’adopter cette approche pragmatique, éprouvée et immédiatement déployable issue de nos territoires. Comme pour l’effacement énergétique dans le bâtiment, l’effacement logistique représente un modèle de sobriété efficace et durable, substituant à la course à la motorisation un véritable projet collectif d’intelligence organisationnelle.
Encourager fiscalement la mutualisation, ouvrir les plateformes de données, favoriser la coopération : ces leviers d’efficacité structurelle pourraient accélérer la décarbonation mieux que n’importe quelle rupture technologique. Investir dans la maîtrise des flux, c’est choisir le levier le plus rapide, le plus sobre et le plus rentable pour une transition réellement durable.
