Le ministère de la Santé débloque 27 postes d’internes en dermatologie pour 2026-2027, soit une hausse de 26%. Un investissement de 16 millions d’euros qui vise à enrayer une pénurie aggravée de 20% en dix ans, mais dont les effets ne se feront sentir qu’à partir de 2030.
Dermatologues : 27 postes créés, un investissement de 15 millions pour relancer la spécialité

Après une décennie de gel budgétaire, le ministère de la Santé débloque 27 postes d'internes en dermatologie pour la rentrée universitaire 2026-2027. Une décision économique majeure qui fait passer l'offre de formation de 102 à 129 places de dermatologues, soit une hausse de 26%. Pourtant, derrière cette annonce saluée par la profession, se cachent des interrogations sur la viabilité financière de cette mesure et son impact réel sur un marché de la santé en crise.
Pourquoi l'État débloque historiquement : une réponse aux défaillances du marché
La pénurie comme coût caché pour le système de santé français
La France compte aujourd'hui 3,26 dermatologues pour 100 000 habitants, un ratio qui ne cesse de se dégrader. Les délais d'attente pour obtenir une consultation oscillent entre 32 et 42 jours en médiane nationale, avec des pics atteignant six mois dans certaines zones tendues. Cette situation génère des coûts indirects considérables : diagnostics tardifs de cancers cutanés, surcharge des médecins généralistes contraints de pallier l'absence de spécialistes, et renoncement aux soins pour plus de deux tiers des Français. Le dermatologue Pierre Hamann rappelle que « la pénurie s'est aggravée de plus de 20% au cours des dix dernières années », transformant un problème médical en véritable faille économique du système de santé.
L'attractivité en berne : comment les postes gelés ont éloigné les candidats
Le gel prolongé des postes d'internes a créé un cercle vicieux. Moins de places disponibles signifie une compétition accrue, mais aussi une visibilité réduite de la spécialité auprès des étudiants en médecine. Or, la dermatologie représente un secteur économiquement viable : tarifs de consultation élevés, clientèle fidèle, possibilité d'exercice libéral lucratif. Le déblocage des 27 postes vise donc aussi à restaurer l'attractivité financière de la profession. Marie-Estelle Roux, membre du Syndicat National des Dermatologues-Vénéréologues (SNDV), se réjouit : « Pour la première fois depuis longtemps, le nombre de postes d'internes en dermatologie va augmenter, c'est une grande nouvelle! Toute la communauté des dermatologues s'en réjouit. » Cette mobilisation pluriannuelle du SNDV auprès de parlementaires et des cabinets ministériels a finalement porté ses fruits.
Les conséquences économiques immédiates et à long terme
Coûts de formation : quel investissement pour l'État ?
Former un dermatologue coûte environ 150 000 euros par an à l'État, charges de formation hospitalière comprises. Sur quatre années d'internat, chaque nouveau spécialiste représente donc un investissement public de 600 000 euros. Multiplié par 27 postes, le déblocage annoncé engage l'État à hauteur de 16,2 millions d'euros sur la durée totale de formation. À cela s'ajoutent les coûts d'encadrement, de mise à disposition de plateaux techniques et de supervision pédagogique. Cet effort budgétaire intervient dans un contexte de contrainte financière pour l'Assurance maladie, ce qui explique la prudence gouvernementale face aux revendications de la Société Française de Dermatologie et du Collège d'Enseignement de la Dermatologie Française, qui réclament 150 postes annuels d'ici 2030.
Impact sur les tarifs de consultation et la viabilité des cabinets privés
L'arrivée progressive de nouveaux praticiens pourrait théoriquement exercer une pression à la baisse sur les tarifs de consultation, actuellement fixés à 30 euros en secteur 1, mais souvent majorés en secteur 2. Toutefois, la demande reste si largement supérieure à l'offre que cet effet régulateur ne se fera sentir qu'à très long terme. Pour les cabinets privés, la création de 27 postes représente aussi une opportunité : davantage de collaborateurs potentiels, possibilité de développer des structures de groupe, et réduction de la surcharge actuelle qui pèse sur les praticiens en exercice. Les dermatologues installés voient leurs agendas saturés plusieurs mois à l'avance, une situation économiquement profitable mais médicalement problématique.
Le décalage temporel : 10 ans avant un retour sur investissement
L'effet de cette mesure ne sera perceptible qu'à partir de 2030, lorsque les premiers internes formés dans le cadre de cette augmentation achèveront leur cursus. Pierre Hamann tempère les attentes : « Ça ne réglera absolument pas tous les problèmes liés à la pénurie actuelle de dermatologue qui va se poursuivre. » Entre-temps, la situation continuera de se dégrader avec le départ à la retraite de nombreux praticiens. Le retour sur investissement pour l'État s'étalera donc sur une décennie, voire davantage si l'on intègre les bénéfices indirects : réduction des arrêts de travail liés aux pathologies cutanées non traitées, diminution des hospitalisations pour cancers détectés tardivement, et allègement de la charge sur les généralistes. Les présidentes de la SFD et du CEDEF saluent néanmoins « la reconnaissance de l'importance de la dermatologie dans le parcours de soins des patients ».
Insuffisant ? Vers un plan pluriannuel de 150 postes par an
Malgré l'ampleur historique de cette augmentation, la plus importante parmi toutes les spécialités médicales pour 2026-2027, les organisations professionnelles jugent l'effort largement insuffisant. Leur objectif : atteindre 150 postes annuels d'ici 2030 pour compenser les départs massifs en retraite et répondre aux besoins réels de la population. Un tel plan nécessiterait un engagement budgétaire de l'ordre de 90 millions d'euros par an pour la formation initiale, sans compter les investissements en équipements et en capacités d'accueil hospitalières. La question de la répartition territoriale reste également centrale : concentrer les nouveaux dermatologues dans les grandes métropoles ne résoudra pas les déserts médicaux des zones rurales et périurbaines. L'enjeu économique dépasse donc la simple création de postes. Il engage une refonte complète de l'organisation territoriale de la spécialité, avec des mécanismes incitatifs (primes d'installation, aides fiscales) pour orienter les jeunes praticiens vers les zones sous-dotées. Sans cette dimension, l'investissement public risque de ne profiter qu'aux patients déjà bien desservis, creusant encore les inégalités d'accès aux soins. La dermatologie devient ainsi un révélateur des contradictions du système de santé français : entre volonté politique affichée et moyens budgétaires alloués, entre urgence sanitaire et délais de formation incompressibles.