Dette explosive, instabilité politique : quel avenir pour l’épargne des Français ?

La France se trouve aujourd’hui dans une situation inédite : sa dette publique atteint désormais 3 345,8 milliards d’euros au premier trimestre 2025, soit 114 % du PIB. En seulement trois mois, elle s’est alourdie de 40,2 milliards d’euros. La charge financière est vertigineuse : près de 5 000 euros par seconde selon François Bayrou.

Anne Laure Evvest
By Anne-Laure Frischlander-Jacobson Published on 10 septembre 2025 13h15
La dette publique mondiale est désormais à un niveau dangereux, alerte l'OCDE
Dette explosive, instabilité politique : quel avenir pour l’épargne des Français ? - © Economie Matin
114%La dette de la France a atteint 114% du PIB.

Cette dynamique se déroule alors que le gouvernement affronte un vote de confiance sous tension, dans un climat de fractures politiques et d’alliances fragiles. Le déficit attendu pour 2025 – entre 5,4 % et 5,8 % du PIB – est le plus élevé de toute l’Union européenne. Dans ce contexte, les marchés exigent une rémunération supplémentaire pour prêter à la France. Les taux d’intérêt des obligations françaises s’élèvent à 3,5 %, quand ceux de l’Allemagne restent autour de 2,7 %. L’écart, le fameux spread, ne cesse de se creuser.

L’épargne en hausse, reflet d’une défiance

Face à cette incertitude, les ménages choisissent de mettre de côté. Le taux d’épargne atteint 18,9 % du revenu disponible brut au deuxième trimestre 2025, un niveau inédit depuis les années 1980, en dehors de la période Covid. L’inflation, qui s’est repliée à 1,5 %, accentue cette tendance. Ce ralentissement des prix est plutôt une bonne nouvelle pour les consommateurs, mais il prive l’État d’un mécanisme naturel d’érosion de la dette, aggravant ainsi la perception d’un poids insoutenable. Plus l’angoisse autour de la situation budgétaire grandit, plus les Français thésaurisent.

Le spectre des ponctions : un scénario peu probable

Dans l’histoire européenne, certains États n’ont pas hésité à puiser directement dans l’épargne pour faire face à une dette insoutenable. L’Italie, en 1992, avait imposé un prélèvement exceptionnel de 0,6 % sur tous les dépôts bancaires. À Chypre, en 2013, les dépôts supérieurs à 100 000 euros avaient été amputés de près de la moitié et convertis en actions bancaires. En Grèce, des contrôles des capitaux limitaient les retraits à 60 euros par jour.

La question est donc légitime : un tel scénario pourrait-il se produire en France ? La réponse est très peu probable. Le droit français interdit toute réquisition directe de l’épargne privée, sauf en cas de contentieux individuel tel que la fraude fiscale. Même la loi Sapin II, souvent évoquée, ne permet pas à l’État de ponctionner les dépôts. Elle offre simplement la possibilité de suspendre temporairement les retraits sur les assurances-vie en cas de risque systémique, afin d’éviter un mouvement de panique.

Le vrai danger : une exposition indirecte à la dette

Si le risque d’une ponction brutale semble écarté, la menace est ailleurs et plus insidieuse. Les épargnants français sont déjà exposés à la dette publique, parfois sans en avoir pleinement conscience. Les compagnies d’assurance investissent près de 45 % de leurs actifs en obligations d’État, ce qui signifie que l’argent placé en assurance-vie finance directement le déficit. De la même manière, la Caisse des Dépôts mobilise les livrets réglementés pour financer le logement social et les infrastructures publiques.

Lorsque les taux d’intérêt montent, la valeur des obligations déjà émises baisse. Les épargnants en subissent donc les conséquences, car leurs contrats ou leurs fonds de pension voient leur valeur réelle diminuer. Le problème n’est pas une ponction directe, mais une érosion indirecte de la richesse via les marchés financiers.

Une fuite vers des solutions alternatives

Face à ces risques, certains épargnants les plus aisés cherchent des solutions pour se protéger. L’assurance-vie luxembourgeoise séduit par son « triangle de sécurité » et parce qu’elle n’est pas soumise aux restrictions de la loi Sapin II. Elle garantit également une flexibilité accrue dans la gestion des actifs, au prix toutefois d’une complexité administrative et fiscale supplémentaire.

Vigilance et diversification

La dette française n’est pas, à court terme, une menace directe pour l’épargne des ménages. Mais elle fragilise progressivement la valeur de leurs portefeuilles, car elle accroît le coût de financement du pays et pèse sur les marchés obligataires. Le véritable enjeu réside dans la capacité du gouvernement à restaurer la confiance et à réduire le déficit.

Anne Laure Evvest

ex-dirigeante dans l’un des plus grands gestionnaires d’actifs mondiaux, enseignante à Paris Dauphine en finance et fondatrice d’Evvest

No comment on «Dette explosive, instabilité politique : quel avenir pour l’épargne des Français ?»

Leave a comment

* Required fields