Finance durable : ce que la loi n’exige plus, le marché l’impose

L’heure n’est plus à la contrainte réglementaire, elle est à la transformation silencieuse. Tandis que Bruxelles allège de 80 % le périmètre de la directive CSRD, une autre force prend le relais. Plus exigeante, plus durable et plus décisive.

Portrait Jawad Elgannab
By Jawad Elgannab Published on 9 février 2026 5h30
fonds d'investissement, stratégie, entreprise, ESG
Finance durable : ce que la loi n’exige plus, le marché l’impose - © Economie Matin
50%Certains fonds européens indexent aujourd'hui jusqu'à 50 % de la rémunération de leurs gérants sur des objectifs d'impact mesurables.

Décembre 2025. L'Europe entérine l'allègement massif des obligations de reporting extra-financier. De 50 000 entreprises concernées, on passe à moins de 10 000. Les datapoints obligatoires chutent de 1 200 à 470. Les directions financières soufflent. Certains y voient un retour de balancier salutaire, la fin d'une bureaucratie verte jugée excessive. Et pourtant, dans les salles de réunion des banques, chez les investisseurs institutionnels que je côtoie dans mes travaux, le discours n'a pas bougé d'un iota. Comme si la réglementation n'avait jamais été le vrai moteur.

« Les acteurs économiques se doivent aujourd'hui d'être engagés. La RSE n'est plus un supplément d'âme, c'est un levier de développement et de crédibilité », rappelait récemment Tristan Gillouard, directeur de SUP de V, lors d’une récente table ronde rassemblant plusieurs spécialistes du sujet où une certitude a émergé. Ce n'est plus la réglementation qui pilote la transformation. C'est le regard de ceux qui financent.

Premier paradoxe, et il est de taille : l'allègement réglementaire ne simplifie pas le travail des banques. Il le complique. Moins d'entreprises obligées de reporter, c'est moins de données disponibles sur les fournisseurs, les clients, l'ensemble de la chaîne de valeur. Or ces données, les établissements financiers en ont impérativement besoin pour piloter leur propre trajectoire carbone. Leurs clients représentent leur Scope 3, souvent 80 à 90 % de leur empreinte totale. La conséquence est prévisible : ce que la loi n'exige plus, la banque l'exigera. Demain, l'accès au crédit se méritera.

Deuxième signal, tout aussi révélateur : 87 % des PME poursuivent leurs travaux CSRD malgré l'allègement. D'où vient cette pression si elle ne vient plus de la loi ? Elle vient des donneurs d'ordre, qui conditionnent leurs contrats. Elle vient des investisseurs, qui intègrent l'ESG dans leurs grilles d'allocation. Elle vient des clients B2B, qui exigent la transparence. Elle vient des talents, cette génération Z qui ne transige plus sur les valeurs. Selon FTSE Russell, 85 % des asset managers mondiaux se déclarent désormais « très préoccupés » par le risque climatique, contre 50 % il y a deux ans. La pression n'est plus politique. Elle est systémique. Elle vient de partout, sauf de Bruxelles.

Troisième phénomène, plus subtil : le green hushing. Les entreprises avancent sur l'ESG, mais elles avancent en silence. 58 % réduisent leur communication externe, tout en maintenant, voire en augmentant, leurs investissements réels. On fait plus, on dit moins. La crainte du greenwashing, le contexte politique polarisé, la préférence pour les preuves plutôt que les promesses. Les 23 entreprises mondiales notées Triple A par le CDP en janvier 2026, dont quatre françaises : L'Oréal, Danone, Kering, LVMH, n'ont pas attendu la réglementation pour atteindre l'excellence. Elles l'ont construite.

À bien y regarder, deux logiques coexistent désormais. L'ESG classique relève de la gestion des risques : intégrer les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance pour protéger la valeur. L'investissement à impact va plus loin, l'impact positif devient l'objectif stratégique lui-même. Certains fonds européens indexent aujourd'hui jusqu'à 50 % de la rémunération de leurs gérants sur des objectifs d'impact mesurables. La finance durable n'est plus un vernis. Elle structure les incitations au sommet de la chaîne de décision.

Aujourd’hui une vérité s'impose : la durabilité n'est plus une ligne dans un rapport, c'est une ligne de crédit et un impératif stratégique. Un moteur de croissance et un outil de pilotage des risques. Les entreprises qui l'ont compris ne regardent plus vers Bruxelles. Elles regardent le marché. Et le marché regarde tout. Ce que la loi n'exige plus, il l'exige. Ce que la loi oublie, il le retient.

Portrait Jawad Elgannab

Enseignant-chercheur en stratégie, finance ESG & IA Responsable Recherche – SUP de V | CCI Paris Île-de-France Chercheur associé – LAREQUOI (EA 2452) | Université Paris-Saclay

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