France Travail teste une IA pour orienter les contrôles des chômeurs

France Travail expérimente un nouvel outil de profilage algorithmique destiné à orienter les contrôles des demandeurs d’emploi. Révélé en exclusivité par La Quadrature du Net et Radio France, ce dispositif, encore en phase de test, soulève des interrogations sur la transparence de son fonctionnement, les critères utilisés et l’ampleur de son futur déploiement.

Anton Kunin
By Anton Kunin Published on 21 juillet 2026 8h00
France Travail teste une IA pour orienter les contrôles des chômeurs
France Travail teste une IA pour orienter les contrôles des chômeurs - © Economie Matin
1,5 millionFrance Travail ambitionne de réaliser 1,5 million de contrôles en 2027.

France Travail : comment fonctionne cet algorithme de profilage des demandeurs d'emploi ?

Le 20 juillet 2026, l'association La Quadrature du Net a révélé, en partenariat avec la cellule investigation de Radio France, que France Travail développe un algorithme destiné à sélectionner les demandeurs d'emploi les plus susceptibles d'être contrôlés. Si l'établissement public affirme depuis plusieurs années vouloir recourir à l'intelligence artificielle pour améliorer l'accompagnement des usagers et faciliter le travail de ses conseillers, ce nouvel outil poursuit un objectif très différent : automatiser une partie de la sélection des dossiers transmis aux équipes chargées du contrôle de la recherche d'emploi.

Le projet n'est pas encore généralisé. Il est toutefois suffisamment avancé pour avoir été présenté au comité d'éthique de l'intelligence artificielle de France Travail en décembre 2025 et pour faire l'objet d'expérimentations. Les documents obtenus par La Quadrature du Net permettent désormais d'en comprendre les grandes lignes, même si plusieurs zones d'ombre demeurent.

Le document interne dévoilé par La Quadrature du Net présente un projet baptisé « Ciblage du Contrôle de la Recherche d'Emploi ». Son objectif est clairement formulé : utiliser l'intelligence artificielle afin d'« identifier les dossiers nécessitant un examen approfondi » et alimenter automatiquement l'outil chargé de planifier les contrôles. Concrètement, l'algorithme ne décide pas directement d'une sanction. Il intervient en amont du processus en attribuant un niveau de priorité aux dossiers. Les contrôleurs continuent ensuite d'examiner les situations individuelles avant toute éventuelle décision administrative. L'automatisation concerne donc la phase de sélection des personnes à contrôler, et non la sanction elle-même.

Le fonctionnement repose sur une logique de profilage statistique. D'après les informations révélées par La Quadrature du Net, le modèle est entraîné à partir de dizaines de milliers de contrôles déjà réalisés par France Travail. Les résultats de ces contrôles servent à construire deux grandes catégories de profils : les personnes considérées comme « suspectes » et celles jugées « non suspectes ». Chaque demandeur d'emploi est ensuite comparé à ces profils au regard des informations contenues dans son dossier administratif afin d'établir une probabilité de contrôle.

À ce stade, le fonctionnement précis de ce calcul demeure toutefois inconnu. La Quadrature du Net indique avoir obtenu la liste des variables exploitées, mais pas le code source ni les règles exactes permettant d'établir le score final. L'association affirme avoir demandé l'accès à ces éléments sans avoir obtenu de réponse de France Travail jusqu'à présent.

France Travail : quels critères de profilage sont utilisés ?

Même si l'algorithme reste largement opaque, les documents consultés permettent déjà d'identifier une partie des données prises en compte. Au total, 26 variables alimentent le modèle statistique. Ces critères couvrent plusieurs dimensions du parcours du demandeur d'emploi. Figurent notamment les activités déclarées, la visibilité du profil sur les services de France Travail, la présence ou non d'un CV en ligne, le niveau de formation, l'ancienneté de l'inscription, la recherche d'un métier considéré comme « en tension », les éventuels manquements passés, comme une absence à un rendez-vous, ou encore l'exercice d'une activité indépendante ou non salariée.

Pris isolément, aucun de ces critères ne suffit à déclencher un contrôle. C'est leur combinaison qui permet au système d'attribuer un score de risque. En revanche, les documents publiés ne permettent pas de connaître le poids accordé à chacune de ces variables ni les interactions retenues par le modèle statistique. Cette absence de transparence constitue l'un des principaux reproches formulés par La Quadrature du Net, qui estime impossible d'évaluer précisément les populations susceptibles d'être davantage ciblées.

Les premiers essais ont été réalisés sur une catégorie limitée de personnes inscrites après une rupture conventionnelle. Selon les documents analysés, France Travail prévoit cependant d'étendre progressivement le dispositif à d'autres publics afin de produire chaque mois des listes automatisées de dossiers à contrôler. Si cette généralisation se concrétise, l'outil pourrait concerner plus de six millions de personnes inscrites, notamment depuis que les bénéficiaires du RSA sont automatiquement enregistrés auprès de France Travail depuis le 1er janvier 2026.

Un autre élément attire également l'attention. Les premières expérimentations auraient révélé un biais conduisant à sélectionner plus fréquemment les personnes disposant des revenus les plus faibles. France Travail indique avoir modifié son modèle en supprimant notamment le salaire journalier de référence afin de limiter cet effet. L'établissement assure également avoir rééquilibré les profils retenus lors des essais les plus récents.

Ce point illustre néanmoins la difficulté à mesurer l'impact réel d'un système dont les paramètres détaillés restent confidentiels. Faute d'accès au code source ou aux règles de calcul, il demeure impossible pour des observateurs extérieurs de vérifier de manière indépendante si ces ajustements suffisent à éliminer les biais identifiés lors des premières phases de développement.

France Travail : un outil qui s'inscrit dans la montée en puissance des contrôles

Au-delà de son fonctionnement technique, cet algorithme s'inscrit dans une évolution plus large de la politique de France Travail en matière de contrôle de la recherche d'emploi. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics ont progressivement renforcé ces vérifications, avec un objectif affiché : s'assurer que les personnes inscrites respectent leurs obligations tout en favorisant un retour plus rapide vers l'emploi.

Les chiffres cités par La Quadrature du Net illustrent cette montée en puissance. Selon les documents consultés par l'association, le nombre de contrôles est passé d'environ 200.000 en 2017 à 730.000 en 2025. L'objectif fixé par le gouvernement atteindrait 1,5 million de contrôles en 2027. Dans ce contexte, l'automatisation de la sélection des dossiers apparaît comme un levier permettant d'augmenter le volume de contrôles sans accroître dans les mêmes proportions les moyens humains mobilisés.

Le nouvel algorithme n'est d'ailleurs pas le premier outil numérique développé par l'établissement public. La Quadrature du Net rappelle avoir déjà alerté sur des dispositifs destinés à automatiser certaines étapes des contrôles. L'association cite également plusieurs projets d'intelligence artificielle déjà déployés ou expérimentés par France Travail, notamment ChatFT, MatchFT ou NeoFT.

Ces outils poursuivent toutefois des finalités différentes. Dans sa communication institutionnelle, France Travail présente sa stratégie d'intelligence artificielle comme un moyen d'améliorer le service rendu aux usagers et d'assister les conseillers dans leurs missions quotidiennes. Le profilage des contrôles constitue une application beaucoup plus sensible, puisqu'elle intervient directement dans le ciblage des personnes susceptibles de faire l'objet d'une procédure de vérification.

Les documents analysés montrent également que l'expérimentation actuelle ne représente qu'une première étape. Le projet prévoit en effet d'étendre progressivement le modèle à d'autres catégories de demandeurs d'emploi afin d'alimenter automatiquement, chaque mois, les campagnes de contrôle. Si ce calendrier est respecté, plusieurs millions de dossiers pourraient être évalués régulièrement par le système.

Les premiers tests menés sur environ 7 000 contrôles auraient produit des résultats jugés encourageants par France Travail. Selon les données citées par le média, 50,4% des dossiers sélectionnés par l'algorithme auraient donné lieu à une sanction ou à un renforcement de l'accompagnement, contre 33,2 % avec les méthodes de ciblage traditionnelles. Ces chiffres expliquent l'intérêt opérationnel que représente un tel outil pour l'établissement public, même s'ils ne préjugent pas de ses effets à grande échelle.

France Travail face aux critiques sur la transparence et les risques de discrimination

L'exclusivité publiée par La Quadrature du Net ne se limite pas à décrire le fonctionnement de l'algorithme. L'association développe également une critique plus large des outils de profilage utilisés par les administrations sociales.
Selon elle, l'automatisation de la sélection des contrôles tend à présenter comme neutres des choix qui relèvent pourtant de décisions administratives et politiques. Le recours à un score statistique pourrait ainsi rendre moins visibles les critères effectivement retenus pour cibler certaines catégories de population, tout en compliquant l'identification d'éventuels biais discriminatoires.

L'association insiste également sur le manque de transparence entourant le développement de cet outil. Si la liste des 26 variables a pu être obtenue, les règles de calcul, les pondérations retenues et le code source restent inconnus. La Quadrature du Net affirme avoir sollicité la communication de ces éléments, sans succès à ce stade. Elle rappelle avoir déjà engagé des démarches comparables concernant d'autres organismes publics, comme la Caisse nationale des allocations familiales ou l'Assurance maladie.

Cette question de la transparence est d'autant plus sensible que France Travail publie déjà des informations sur certains des algorithmes utilisés dans ses décisions administratives, conformément au Code des relations entre le public et l'administration. En revanche, le nouvel outil de ciblage des contrôles n'apparaît pas, à ce jour, dans la documentation publique de l'établissement.

Enfin, La Quadrature du Net replace ce projet dans une évolution plus globale de l'intelligence artificielle au sein de France Travail. L'association estime que la multiplication des outils numériques pourrait conduire, à terme, à une automatisation toujours plus poussée des différentes étapes du contrôle, depuis la sélection des dossiers jusqu'à l'assistance apportée aux agents lors de leurs décisions. Elle appelle en conséquence à l'abandon du projet, qu'elle juge contraire aux exigences de transparence et de protection des droits des personnes concernées.

À ce stade, plusieurs questions demeurent donc ouvertes. L'algorithme est toujours en phase d'expérimentation, son fonctionnement détaillé n'a pas été rendu public et son calendrier de généralisation n'a pas été officiellement précisé. En revanche, les documents révélés par La Quadrature du Net offrent un aperçu inédit de l'orientation prise par France Travail en matière d'intelligence artificielle appliquée au contrôle des demandeurs d'emploi, un sujet appelé à susciter un débat croissant à mesure que ces technologies se déploient dans les services publics.

Anton Kunin

Après son Master de journalisme, Anton Kunin a rejoint l'équipe d'ÉconomieMatin, où il écrit sur des sujets liés à la consommation, la banque, l'immobilier, l'e-commerce et les transports.

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