Washington veut surtaxer les pâtes italiennes jusqu’à 107 %. Rome déploie une contre-offensive diplomatique et économique, mobilisant Bruxelles, son industrie et son ambassade à Washington pour éviter une crise commerciale majeure entre les USA et l’Italie.
La guerre des pâtes : l’Italie s’insurge face à la surtaxe de Trump

Depuis le 5 octobre 2025, la tension monte entre l’Italie et les États-Unis autour d’un produit symbole de l’alimentation italienne : les pâtes. L’administration Trump accuse plusieurs producteurs de dumping et propose une surtaxe antidumping de 91,74 %, qui s’ajouterait à un droit de 15 % déjà appliqué aux produits européens. Si cette double taxe entrait en vigueur début 2026, le taux combiné atteindrait 107 %, menaçant directement les exportations italiennes et l’équilibre du commerce international agroalimentaire.
Le plan américain : surtaxer les pâtes pour protéger le marché intérieur
Le département américain du Commerce a publié ses conclusions provisoires : plusieurs marques italiennes de pâtes, dont La Molisana et Garofalo, auraient vendu leurs produits aux USA à des prix inférieurs à leur coût réel. L’enquête, couvrant la période du 1er juillet 2023 au 30 juin 2024, estime que ces pratiques auraient « lésé » les producteurs américains. D’où la décision d’imposer un droit antidumping de 91,74 %, en plus du droit général de 15 % sur les importations de l’Union européenne, selon Reuters.
En additionnant ces deux taux, la charge totale atteindrait près de 107 % — soit plus du double du prix initial des pâtes à l’arrivée sur le sol américain, précise le Financial Times. Cette surtaxe s’inscrit dans une stratégie plus large de Trump, qui cherche à rééquilibrer la balance commerciale des USA et à réduire la dépendance aux importations alimentaires européennes. En ciblant un produit aussi emblématique que les pâtes, la Maison-Blanche affiche clairement son intention : défendre l’industrie agroalimentaire américaine en invoquant le patriotisme économique. Et faire payer plus cher les Américains qui voudraient acheter des pâtes italiennes dont le prix doublerait purement et simplement.
Pour Washington, l’objectif serait de « corriger » un différentiel de prix estimé à environ 30 % sur certaines références italiennes de pâtes longues vendues dans les supermarchés américains. Mais pour Rome, il s’agit d’un mécanisme protectionniste injustifié, déconnecté de la réalité du marché. Les producteurs italiens affirment respecter les règles de l’Organisation mondiale du commerce et rejettent les accusations de subvention déguisée.
L’Italie contre-attaque : on ne touche pas aux pâtes !
À Rome, la riposte s’est organisée immédiatement. Le ministère des Affaires étrangères a convoqué, le 6 octobre, une Task Force Dazi chargée de coordonner la réaction nationale avec la Commission européenne et les entreprises concernées, relaye MAECI. L’ambassade italienne à Washington a reçu pour mission d’accompagner les industriels dans la rédaction de leurs contre-arguments et dans la procédure d’audition américaine.
Le ministre italien de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida, a dénoncé avec fermeté une mesure « ni nécessaire ni justifiée ». Selon lui, « un tel mécanisme contre nos producteurs de pâtes n’est ni nécessaire ni justifié d’aucune manière », détaille Blick. De son côté, Antonio Tajani, ministre des Affaires étrangères, a rappelé : « La qualité des pâtes italiennes n’a rien à voir avec le dumping ».
La grande fédération agricole Coldiretti a mis en garde contre l’impact de la taxe sur les consommateurs américains. Son président, Ettore Prandini, estime qu’« un droit de douane de 107 % doublerait le prix d’un simple plat de pâtes pour les familles américaines ». L’organisation alerte aussi sur les conséquences sociales d’un tel choc pour les exportateurs italiens : baisse de production, perte d’emplois et contraction des marges.
Politiquement, le gouvernement de Giorgia Meloni cherche à éviter une escalade avec les USA, tout en défendant ses intérêts stratégiques. Rome mise sur le soutien européen : la commissaire au Commerce, Valdis Dombrovskis, a confirmé que l’Union européenne suivait le dossier de près et se réserve le droit d’intervenir auprès de Washington. Si la surtaxe entrait en vigueur, la Commission pourrait saisir l’Organisation mondiale du commerce pour « mesure disproportionnée et discriminatoire ».
Des conséquences lourdes pour l’industrie italienne et ses exportations
Les pâtes représentent bien plus qu’un simple produit alimentaire pour l’Italie : elles incarnent une part essentielle de son identité économique. En 2024, les exportations italiennes de pâtes ont dépassé 4 milliards d’euros, soit près de 2,5 millions de tonnes livrées dans 150 pays, détaille Reuters. Les USA figurent parmi les trois premiers clients, avec environ 800 millions de dollars d’achats — l’équivalent de 17 % des exportations totales du secteur.
Si la surtaxe américaine de 107 % était appliquée, les importateurs américains verraient leurs coûts plus que doubler. Le prix moyen des pâtes italiennes au détail grimperait mécaniquement de 30 % à 50 % dans les grandes chaînes, selon des estimations de Coldiretti. Les distributeurs américains devraient alors choisir entre absorber une partie des coûts ou réduire drastiquement leurs volumes d’importation.
Une telle contraction mettrait en péril de nombreuses entreprises italiennes, notamment les producteurs du sud du pays, où l’industrie des pâtes emploie plus de 7 000 personnes directement et soutient un réseau de 50 000 agriculteurs selon Confindustria. À plus long terme, l’Italie redoute un effet domino sur d’autres produits agroalimentaires : huile d’olive, fromages, vins.
Pour Bruxelles, cette affaire pourrait marquer un tournant. L’Union européenne y voit une répétition des tensions commerciales déjà observées sous le premier mandat de Trump, notamment sur l’acier, le vin et le fromage. La commissaire européenne au Commerce évoque « un test pour la stabilité des règles commerciales mondiales ». En cas de refus américain de négocier, une réponse européenne proportionnée n’est pas exclue : relèvement ciblé de droits de rétorsion sur certains produits américains. Mais la marge de manœuvre reste étroite. L’Italie, malgré son indignation, veut éviter une guerre douanière ouverte avec son allié atlantique. Le ministre Tajani plaide pour « une solution diplomatique et technique », rappelant que « le dialogue bilatéral » est encore ouvert jusqu’à la décision finale prévue en janvier 2026.
