Aux Émirats, la fabrique des futurs

Le Gulfood Summit 2026, qui vient de s’achever à Dubaï, rappelle une évidence que l’Europe peine à intégrer : certains territoires ne se contentent plus d’anticiper le futur, ils le construisent. Aux Émirats, le futur n’est pas une projection abstraite, mais une matière première que l’on façonne.

Jean Marc Esnault
By Jean-Marc Esnault Published on 5 février 2026 4h30
Dubai Emirats Arabes Unis Economie Diversification
@shutter - © Economie Matin
90%90 % de la population active à Abu Dhabi et Dubaï est composée d’expatriés qualifiés

Ce qui frappe, en arrivant à Abu Dhabi ou Dubaï, ce n’est pas seulement la vitesse de la transformation, mais la manière dont elle est pensée. Le futur y est traité comme un travail, pas comme une hypothèse. Les infrastructures, les zones logistiques, les campus, les hubs technologiques ne sont pas des promesses : ils existent, ils fonctionnent, ils attirent. Les Émirats ont bâti une économie où l’anticipation se mesure à la capacité d’exécuter.

Un modèle diversifié où l’exécution prime sur l’annonce

Les chiffres confirment cette dynamique. Avec un PIB de 477 milliards de dollars pour 9,5 millions d’habitants, soit plus de 50 000 dollars par habitant, le pays se situe parmi les économies les plus productives du monde. La rente pétrolière n’est plus le moteur principal : la diversification est devenue une stratégie d’État. Le commerce, la finance, l’agroalimentaire, la logistique et l’innovation forment désormais l’ossature d’un modèle fondé sur l’action.

Cette articulation entre vision et exécution se retrouve dans les institutions académiques et économiques. La stratégie n’y est jamais séparée de sa mise en œuvre : ce qui est annoncé existe déjà, ou est en train d’être réalisé. La mobilité internationale n’y est pas un slogan, mais une réalité quotidienne. Étudiants, enseignants, entrepreneurs circulent, s’installent, expérimentent. Et l’on ne revient jamais identique d’un territoire qui oblige à déplacer ses repères.

Le Gulfood Summit 2026 en offre une démonstration éclatante. Ce n’est pas seulement un salon professionnel : c’est un observatoire de la manière dont les nations redessinent leurs dépendances et leurs alliances. Les technologies liées à la sécurité alimentaire affichent une croissance annuelle supérieure à 11 %, signe que la souveraineté alimentaire devient un enjeu stratégique global. Les stands ne racontent pas ce que les entreprises feront demain : ils montrent ce qu’elles transforment déjà.

Un acteur géopolitique qui redéfinit les équilibres

Ce que l’on observe aux Émirats dépasse largement l’économie. Il s’agit d’une recomposition géopolitique silencieuse, mais déterminante. Abu Dhabi et Dubaï se positionnent comme des nœuds stratégiques entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Leur attractivité (près de 90 % de la population active est composée d’expatriés qualifiés) n’est pas seulement un choix économique : c’est un outil de puissance. Dans un monde fragmenté, ils jouent la carte de la neutralité active. Ils n’entrent pas dans les blocs : ils les relient. Ils ne s’alignent pas : ils articulent. Ils ne revendiquent pas : ils structurent.

Le Gulfood en est l’illustration. Ce n’est pas seulement un lieu d’échanges commerciaux : c’est un espace géopolitique où se rencontrent des pays qui, ailleurs, ne se parlent plus. Le secteur alimentaire devient un levier de diplomatie économique, un terrain où se jouent sécurité, influence et souveraineté. Les Émirats avancent une stratégie claire : devenir un hub de stabilité dans un monde instable, un carrefour de flux dans un monde fragmenté, un acteur pivot dans un monde multipolaire.

Cette dynamique agit comme un miroir pour l’Europe, et pour la France en particulier. Nous disposons d’atouts considérables, mais nous avons développé une économie de la précaution, de la procédure, du commentaire. Nous parlons beaucoup du futur, mais nous le construisons peu. Pendant que nous débattons, les Émirats bâtissent. Pendant que nous hésitons, ils attirent. Pendant que nous commentons, ils expérimentent.

La question n’est pas de savoir si la France doit imiter les Émirats. La question est de savoir si nous sommes encore capables de considérer le futur comme un travail, et non comme une inquiétude. Les territoires qui fabriquent le futur attirent les talents, les capitaux, les innovations. Ceux qui se contentent de le commenter les voient partir.

Jean Marc Esnault

Jean-Marc Esnault est Directeur général de The Land, un espace de formation, de réflexion, de culture, d’innovation sociale comme entrepreneuriale. Il est Président-fondateur du fonds de dotation « la terre et les Hommes » et du think-tank « Terre d’avenir ». Homme de médias, il intervient régulièrement dans la presse et est cofondateur de la revue Ruralités aux éditions Ouest-France. Jean-Marc Esault est également l'auteur de Bienvenue dans la nouvelle ruralité - Partons à la reconquête de nos campagnes !, paru aux Éditions L'Harmattan en 2022 et L'Homme face aux défis du monde contemporain : une réflexion sur notre avenir, Éd. L'Harmattan, 2024.

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