Depuis la mi-mars, le marché européen du gaz a brutalement changé de régime. Le hub néerlandais TTF, référence continentale, a connu une envolée spectaculaire, passant en quelques jours d’un niveau inférieur à 32 €/MWh à des pointes au-dessus de 60 euros le mégawattheure début mars, avant de se stabiliser autour de 45 à 50 euros le mégawattheure, puis de rebondir au-dessus des 60 euros le mégawattheure le 19 mars 2026. Cette hausse s’inscrit dans un mouvement de tension rapide, avec des bonds quotidiens parfois supérieurs à 30 %, sur fond de choc géopolitique et de perturbations sur le marché du GNL.
Préparez-vous à une hausse de la facture de gaz de 15% (au moins)

Ce retournement met fin à une séquence de relative accalmie observée en 2025, où les prix oscillaient autour de 30 euros le mégawattheure. En l’espace de quelques semaines, le marché a donc quasiment doublé, rappelant à quel point l’équilibre gazier européen reste fragile et dépendant d’événements extérieurs.
La CRE annonce 15 % de hausse pour le prix du gaz
Dans ce contexte, les propos de la présidente de la Commission de régulation de l’énergie, Emmanuelle Wargon, évoquant une hausse “autour de 15 %” de la facture en mai, apparaissent à la fois prudents et révélateurs. Prudence, car la CRE ne parle que d’une “répercussion” partielle des prix de gros sur les tarifs des particuliers. Révélateurs, car cette estimation entérine déjà l’idée d’un ajustement significatif des factures après plusieurs mois de stabilité relative. « On importe 95% du gaz que l'on consomme, a-t-elle rappelé. Quand ça monte sur les marchés internationaux, ça monte aussi pour les Français. (...) La répercussion ne sera pas énorme. Les deux tiers de la facture, c'est le chauffage et mai n'est pas la saison du chauffage », a déclaré Mme Wargon sur RTL le 20 mars 2026.
La logique de la CRE repose sur le mécanisme du prix repère du gaz, qui traduit progressivement les conditions du marché de gros dans les offres commerciales. Or ce mécanisme fonctionne avec un décalage temporel. Les hausses observées depuis début mars ne sont donc que partiellement intégrées dans les tarifs actuels. La projection de +15 % correspond en réalité à une photographie intermédiaire, calculée avant que les derniers pics de volatilité ne soient pleinement pris en compte.
Les prix du gaz n’ont (encore) pas flambé comme pendant la Covid-19
Lorsque la CRE affirme que la hausse “ne sera pas énorme”, elle raisonne en comparaison des chocs de 2022, lorsque les prix avaient dépassé les 300 €/MWh notamment à cause de l’indisponibilité du parc nucléaire français qui avait conduit à une augmentation de la demande de gaz pour la production d’électricité.
Mais cette lecture macroéconomique masque une réalité plus concrète pour les ménages. Une augmentation de 15 % représente déjà une hausse nette du budget énergétique, d’autant plus sensible qu’elle intervient après une période où les consommateurs avaient intégré l’idée d’un reflux durable des prix.
Surtout, cette estimation pourrait rapidement devenir obsolète. Les niveaux actuels du TTF, proches de 60 €/MWh, sont très supérieurs aux moyennes de début d’année. Si ces prix se maintiennent ou continuent de progresser, les prochains ajustements tarifaires devront mécaniquement en tenir compte. Le signal envoyé par la CRE n’est donc pas celui d’un point haut, mais plutôt celui d’un début de cycle.
Vers des augmentations du prix du gaz sur l’ensemble de l’année 2026 ?
Plusieurs facteurs laissent penser que cette hausse pourrait se prolonger tout au long de 2026. Le premier est géopolitique. Les tensions au Moyen-Orient ont déjà montré leur capacité à provoquer des variations extrêmes en quelques jours, notamment via l’impact sur les exportations de GNL. Le deuxième est structurel. L’Europe reste dépendante des importations de gaz liquéfié, plus coûteuses et exposées à la concurrence asiatique. Le troisième tient à la gestion des stocks. Après un hiver marqué par des niveaux plus bas que la moyenne, la reconstitution des réserves à l’approche de l’hiver prochain pourrait entretenir une pression durable sur les prix.
Enfin, le marché lui-même est redevenu volatil. Après une phase de détente liée à une offre abondante et à une demande modérée, les équilibres se sont inversés en quelques jours. Cette volatilité est désormais une caractéristique structurelle du marché européen du gaz, et non un phénomène ponctuel.
Dans ce contexte, la hausse de 15 % évoquée pour le mois de mai ressemble moins à un point d’arrivée qu’à un point de départ. Elle correspond à l’intégration partielle d’un choc déjà survenu, mais ne préjuge en rien des ajustements futurs. Si les tensions actuelles perdurent, les consommateurs pourraient être confrontés à une succession de hausses au fil des mois, au rythme des révisions tarifaires.
La communication de la CRE, en insistant sur le caractère “non énorme” de la hausse, vise à éviter un effet de panique. Mais elle ne doit pas masquer l’essentiel. Le cycle baissier du gaz est probablement terminé. Et pour les ménages français, l’année 2026 pourrait marquer le retour d’une pression énergétique continue, progressive et bien réelle.
