Les sanctions anti-Russie contournées : l’Europe accro aux hydrocarbures

Depuis 2022, la Russie affirme avoir vendu pour 320 milliards de dollars d’hydrocarbures aux pays européens malgré les sanctions. Bruxelles conteste ce chiffre et avance 197 milliards d’euros. Entre dérogations officielles, circuits détournés et flotte fantôme, l’Europe peine à rompre sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 14 octobre 2026 6h39
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Les sanctions anti-Russie contournées : l’Europe accro aux hydrocarbures - © Economie Matin
2%Aujourd'hui, seuls 2 % du pétrole importé en Europe proviennent directement de Russie

Résilience des échanges énergétiques face aux sanctions européennes

Depuis l'offensive russe en Ukraine en février 2022, l'Union européenne a instauré de nombreuses sanctions pour affaiblir l'économie russe. Pourtant, les hydrocarbures russes continuent d'affluer vers l'Europe. Moscou a déclaré avoir vendu plus de 320 milliards de dollars de pétrole, de gaz et de produits dérivés aux États membres de l'UE depuis cette date. Ce chiffre interpelle sur l'efficacité des sanctions et crée des tensions diplomatiques, notamment avec Washington.

Alexandre Novak, vice-Premier ministre russe chargé de l'Énergie, a précisé le 12 octobre 2026 que 320,7 milliards de dollars d'hydrocarbures avaient été livrés à l'Europe depuis 2022. « Malgré les restrictions, nous fournissons encore des ressources énergétiques grâce à certaines dérogations », a-t-il déclaré à la télévision russe. Pour les neuf premiers mois de 2026, les achats européens auraient atteint 21,3 milliards de dollars, soit environ 19 milliards d'euros.

Bruxelles a rapidement contesté ces chiffres. Selon la Commission européenne, l'UE aurait dépensé environ 197 milliards d'euros, soit 209 milliards de dollars, jusqu'en juillet 2026. Cet écart de plus de 110 milliards de dollars soulève des questions sur les méthodes de calcul employées et sur les flux indirects d'hydrocarbures russes. La divergence entre les deux chiffres révèle une opacité persistante dans les échanges énergétiques.

Dérogations et circuits détournés vers l'Europe

Bien que les sanctions aient réduit la dépendance énergétique de l'UE à la Russie, elles n'ont pas totalement stoppé les importations. Aujourd'hui, seuls 2 % du pétrole importé en Europe proviennent directement de Russie, via des oléoducs vers la Hongrie et la Slovaquie, bénéficiant d'une exemption explicite. Pour le gaz, environ 12 % des importations européennes proviennent encore de Russie, contre 45 % avant l'invasion.

Thierry Bros, expert en énergie, souligne : « Nous étions trop dépendants du gaz russe, notamment à cause de l'Allemagne qui avait choisi cette dépendance. Sortir de cette situation est compliqué et prendra plusieurs années. » Cependant, les chiffres officiels ne capturent pas la totalité des flux. Moscou n'inclut pas les hydrocarbures russes transformés dans des pays tiers comme l'Inde, la Turquie et la Chine, puis réexportés vers l'Europe sous une autre origine apparente, rendant la traçabilité difficile.

« Quand un produit quitte la Russie, transite par un autre pays, y est transformé, puis revient sur le marché européen, il devient difficile d'en déterminer l'origine exacte », explique Maria Demertzis, économiste à l'European University Institute. Ces flux échappent aux statistiques officielles et augmentent probablement les montants versés indirectement à Moscou.

Stocks de gaz européens sous pression avant l'hiver

Malgré des efforts de diversification, la vulnérabilité énergétique de l'Europe persiste. L'UE s'approvisionne désormais à 31 % en gaz norvégien et à 26 % en gaz américain, mais la transition n'est pas terminée. Les stocks de gaz européens sont actuellement inférieurs au niveau attendu, réduisant la capacité de l'UE à absorber de nouvelles sanctions ou à affronter un hiver rigoureux.

Maria Demertzis note : « Les réserves de gaz cette année sont plus faibles que l'année dernière, ce qui signifie que l'Europe aborde l'hiver avec moins de marges de sécurité. » Les tensions sur les prix du pétrole et du gaz reflètent une situation énergétique mondiale fragile.

L'UE a fixé un embargo total sur les importations de gaz russe, effectif le 30 septembre 2027. D'ici là, les contrats à long terme de GNL restent autorisés, tandis que les contrats à court terme sont interdits depuis le dernier paquet de sanctions. Patrice Geoffron, professeur d'économie, explique : « Ce sera coûteux et compliqué selon les conditions hivernales. Mais l'enjeu dépasse l'économie : il s'agit aussi de sécurité collective. »

Incohérence entre achats d'énergie et aide à l'Ukraine

La ministre suédoise des Affaires étrangères, Maria Malmer Stenergard, a critiqué l'UE pour une incohérence stratégique lors d'une réunion à Luxembourg. « Nous achetons plus de produits russes que nous n'aidons l'Ukraine », a-t-elle déclaré.

Elle suggère d'utiliser les avoirs russes gelés dans l'UE pour augmenter le soutien à l'Ukraine, une proposition controversée craignant des représailles de Moscou. Les chiffres russes ont aussi alimenté les critiques américaines.

La flotte fantôme russe et les contournements

Pour contourner les sanctions, la Russie utilise une « flotte fantôme » de pétroliers vétustes, souvent non assurés, sous des pavillons de complaisance. Ces navires permettent à Moscou de continuer ses exportations à prix réduit, notamment vers l'Asie, échappant aux contrôles. L'arraisonnement d'un pétrolier suspect par la Marine française près de La Réunion illustre la difficulté de stopper ces trafics.

Emmanuel Macron a déclaré que le navire DF Peak est soupçonné de naviguer sous un faux pavillon et d'être impliqué dans un trafic de carburants. Moscou a dénoncé une « violation flagrante du droit international » et un « acte de piraterie ». L'ambassade de Russie en France vérifie la présence de ressortissants russes parmi l'équipage.

Vers une indépendance énergétique européenne ?

L'indépendance énergétique de l'Europe vis-à-vis de la Russie prendra du temps. Les infrastructures gazières, les contrats à long terme et les besoins immédiats imposent une transition progressive. Charlotte de Montpellier, économiste chez ING, note que l'Europe ne produit pas son gaz et son pétrole, contrairement aux États-Unis.

Cependant, les achats d'hydrocarbures russes soutiennent indirectement l'effort de guerre de Moscou. « Ces hydrocarbures, vendus par des entreprises russes liées aux autorités, contribuent au budget de l'État russe. Dire que nous finançons la guerre est réducteur, mais nous dépendons de ressources étrangères », précise Charlotte de Montpellier.

Elle souligne que grâce aux sanctions, la contribution de l'UE à l'effort de guerre russe a diminué. La réduction des importations de gaz russe de 45 % à 12 % montre une volonté politique, bien que jugée insuffisante par certains États membres et par l'Ukraine. Pendant ce temps, les grandes compagnies pétrolières européennes affichent des bénéfices records.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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