Hydroélectricité : la France casse le monopole d’EDF pour 4 milliards d’euros

Le Parlement français a adopté définitivement mercredi une réforme qui bouleverse l’hydroélectricité nationale. Au moins 40% des capacités devront être vendues aux enchères à d’autres opérateurs qu’EDF, mettant fin à un monopole vieux de plusieurs décennies. Bruxelles imposait depuis 2015 l’ouverture du marché, la France a capitulé pour débloquer plusieurs milliards d’euros d’investissements dans des installations vieillissantes.

Paolo Garoscio
By Paolo Garoscio Published on 18 juin 2026 6h12
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Hydroélectricité : la France casse le monopole d’EDF pour 4 milliards d’euros - © Economie Matin
4,5 MILLIARDS €EDF prévoit d'investir 4,5 milliards d'euros d'ici 2035 dans son parc hydroélectrique

Le Parlement français a scellé mercredi une révolution silencieuse dans le paysage énergétique national. Par 290 voix contre 59, l'Assemblée nationale a définitivement adopté une réforme qui transforme radicalement l'exploitation des barrages hydroélectriques. L'État rachète toutes les concessions existantes et impose qu'au moins 40% des capacités soient mises aux enchères à des opérateurs autres qu'EDF. Derrière le jargon technique se cache une bataille financière de plusieurs milliards d'euros et un bras de fer de onze ans avec Bruxelles.

290 voix pour démanteler le monopole d'EDF sur l'hydroélectricité

La veille, le Sénat avait validé le texte dans les mêmes termes. Portée par Marie-Noëlle Battistel, députée PS de l'Isère, la proposition de loi révolutionne un système figé depuis des décennies. Le principe : passer d'un régime de concession à un régime d'autorisation. L'État conserve la propriété des ouvrages, rachète les 340 concessions existantes et octroie un droit d'occupation de 70 ans aux exploitants. Une mécanique complexe qui cache une réalité brutale pour EDF : l'électricien historique devra céder au minimum quatre dixièmes de ses capacités hydroélectriques, soit plusieurs gigawatts de production.

Quand Bruxelles force la France à ouvrir son marché énergétique

La genèse de ce bouleversement remonte à 2015. La Commission européenne ouvre alors une première procédure contre Paris, dénonçant la position dominante d'EDF sur le marché hydroélectrique français. Quatre ans plus tard, en 2019, Bruxelles enfonce le clou avec un second contentieux : l'absence de remise en concurrence des concessions échues viole les règles du marché unique. Pendant des années, la France refuse de céder. "Aucun des groupes à l'Assemblée nationale ne le souhaite, les syndicats ne le veulent pas, les exploitants non plus, les citoyens non plus", rappelle Marie-Noëlle Battistel. Mais l'accord de principe trouvé avec la Commission fixe le prix du compromis : débloquer les investissements contre l'ouverture du marché.

L'hydroélectricité représente pourtant un enjeu stratégique majeur. Avec 62,4 TWh produits en 2025, elle demeure la deuxième source électrique nationale après le nucléaire et la première énergie renouvelable du pays, loin devant l'éolien et le solaire. Elle pèse 11,4% de la production électrique totale en France métropolitaine. "Notre mix énergétique figure parmi les plus décarbonés d'Europe et l'hydroélectricité y est pour beaucoup", souligne Maud Bregeon, ministre déléguée chargée de l'énergie.

Les gagnants : nouveaux entrants et Compagnie nationale du Rhône

La réforme dessine une nouvelle géographie des vainqueurs. Au premier rang, les groupes énergétiques qui lorgnent depuis des années sur le parc hydroélectrique français : Engie, producteurs indépendants, énergéticiens étrangers. Les enchères prévues pour 2028 ouvriront un marché verrouillé depuis des décennies. La Compagnie nationale du Rhône, deuxième concessionnaire historique avec EDF, pourrait également tirer son épingle du jeu en conservant ses positions tout en profitant des investissements débloqués.

Pour les territoires, la perspective financière s'annonce séduisante. "Le texte ouvre la voie à une nouvelle dynamique pour l'hydroélectricité française, avec une perspective de plusieurs milliards d'euros d'investissements dans nos vallées", promet Maud Bregeon. Les vallées alpines et pyrénéennes, où se concentrent les ouvrages, espèrent capter une partie de cette manne. Les collectivités locales anticipent des retombées fiscales accrues et des emplois dans la maintenance et la modernisation des installations vieillissantes.

Le calcul des soultes : EDF payera-t-elle vraiment pour ses privilèges ?

Le montage financier intrigue. Lorsque l'État rachètera les concessions, il devra verser des indemnisations, les fameuses soultes. Mais le mécanisme joue dans les deux sens. EDF et les autres concessionnaires ont investi dans les ouvrages pendant des décennies, construisant ou modernisant certains équipements. L'État doit rembourser ces investissements non amortis. À l'inverse, les exploitants ont bénéficié d'une rente de situation en exploitant un bien public sans mise en concurrence. Bercy assure que le solde final devrait être favorable aux finances publiques, mais refuse d'avancer un chiffre. Une expertise calculera le montant précis de ces transferts.

"Je m'en serais volontiers passée. Mais c'est évidemment le point d'équilibre qui permettra de lever le litige sur la position dominante d'EDF", concède Marie-Noëlle Battistel. La députée iséroise insiste sur un garde-fou crucial : le prix de mise aux enchères devra tenir compte des coûts de production. "Une disposition fondamentale, pour rappeler qu'en aucun cas ce mécanisme n'est assimilable à l'Arenh", martèle-t-elle. Référence au dispositif controversé qui a contraint EDF à brader une partie de son électricité nucléaire à ses concurrents.

Plusieurs milliards d'euros : qui investit, quand, et avec quel retour ?

La réforme débloque un verrou paralysant. Depuis des années, l'incertitude juridique sur l'avenir des concessions gelait tout investissement lourd. Les installations vieillissent, les rendements stagnent, la maintenance se limite au strict minimum. La transformation du régime juridique lève le brouillard. Avec 70 ans de visibilité, les exploitants peuvent désormais engager des centaines de millions d'euros dans la rénovation, l'extension ou la digitalisation des ouvrages.

EDF : 4,5 milliards pour maintenir son leadership

L'électricien national ne baisse pas les bras. Malgré la perte programmée de 40% des capacités, EDF prévoit d'investir 4,5 milliards d'euros d'ici 2035 dans son parc hydroélectrique. L'objectif affiché : augmenter de 4 GW la puissance installée. Travaux de rehaussement de barrages, optimisation des turbines, stations de transfert d'énergie par pompage, le chantier s'annonce colossal. Pour l'énergéticien public, l'enjeu dépasse le simple maintien de parts de marché. L'hydroélectricité joue un rôle clé dans l'équilibre du réseau électrique, compensant l'intermittence de l'éolien et du solaire.

Les nouveaux concurrents attendent les enchères de 2028

La loi adoptée, le calendrier s'accélère. Un délai d'environ 18 mois séparera l'entrée en vigueur du texte du passage effectif au nouveau régime. Les premières enchères pour les capacités d'EDF sont espérées pour 2028, selon les informations de GreenUnivers. Les candidats potentiels affûtent leurs armes. Engie, Total Energies, producteurs indépendants, fonds d'infrastructure : tous scrutent les critères d'attribution qui seront fixés par décret. Le cahier des charges privilégiera-t-il le prix, les engagements environnementaux, la création d'emplois locaux ? Le suspense demeure entier.

Pour les nouveaux entrants, l'équation économique reste complexe. Acquérir le droit d'exploiter un barrage via les enchères représente un investissement initial considérable. S'y ajoutent les coûts de remise à niveau des installations, souvent sous-estimés. Le retour sur investissement s'étale sur plusieurs décennies, dans un contexte réglementaire évolutif. Mais la rareté des opportunités et la stabilité de la production hydroélectrique justifient l'appétit des investisseurs. Contrairement à l'éolien ou au solaire, un barrage produit de manière prévisible et pilotable.

Fin d'une rente de situation, début d'une concurrence réglementée

La transformation du paysage hydroélectrique français marque la fin d'une exception hexagonale. Pendant des décennies, EDF a géré un monopole de fait sur les vallées françaises, perpétuant un modèle hérité de la nationalisation de 1946. La nouvelle architecture juridique impose une régulation plus ouverte, sans pour autant basculer dans une privatisation sauvage. L'État garde la main sur les actifs stratégiques et encadre strictement les conditions d'exploitation.

Le nouveau régime introduit une concurrence maîtrisée, loin du libéralisme débridé. Les 60% de capacités conservées par EDF garantissent une continuité de service public. Les critères d'attribution des 40% restants pourront intégrer des exigences sociales et environnementales. La durée de 70 ans des autorisations assure une stabilité comparable aux anciennes concessions. Un équilibre fragile, mais qui permet de tourner la page d'un blocage paralysant. Reste à savoir si les milliards promis se concrétiseront dans les vallées françaises ou si les nouveaux opérateurs privilégieront la rentabilité immédiate aux investissements lourds. La réponse viendra dans les années 2030, lorsque les premiers barrages transférés entreront en phase de modernisation. D'ici là, le marché de l'électricité renouvelable aura encore évolué, redéfinissant peut-être les priorités stratégiques. Mais une chose est certaine : l'ère du monopole hydroélectrique français s'achève, ouvrant un nouveau chapitre où se mêlent logiques de marché et souveraineté énergétique.

Paolo Garoscio

Rédacteur en chef adjoint. Après son Master de Philosophie, il s'est tourné vers la communication et le journalisme. Il rejoint l'équipe d'EconomieMatin en 2013.   Suivez-le sur Twitter : @PaoloGaroscio

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