Mercredi, les États-Unis ont exhorté le G20 à autoriser les entreprises d’IA à exploiter gratuitement les œuvres protégées sous couvert du fair use. Une demande qui permettrait aux géants technologiques d’économiser des milliards, mais priverait les créateurs de revenus légitimes.
IA et droits d’auteur : qui paiera vraiment la facture de l’innovation ?

Si le G20 adoptait la position des États-Unis sur le fair use, les grandes entreprises de l'IA économiseraient des milliards en droits d'auteur. Mais qui paierait réellement ? Les créateurs, auteurs et éditeurs, dont les revenus s'effondreraient. Mercredi, à une réunion en Caroline du Nord, Howard Lutnick, secrétaire américain au Commerce, a incité les pays membres à établir des règles permettant aux entreprises d'IA d'entraîner leurs modèles sur des œuvres protégées. Cette demande soulève des questions économiques cruciales.
Les enjeux économiques cachés du débat sur le fair use
Pour entraîner les modèles d'IA, d'importantes quantités de données sont nécessaires : livres, articles, musiques, images. Actuellement, quatre grandes entreprises sont poursuivies pour utilisation non autorisée de contenus protégés : Anthropic, OpenAI, Google et Meta. Selon des estimations, acheter légalement ces licences coûterait entre 10 et 50 milliards de dollars par an à l'industrie. Le fair use permettrait aux États-Unis d'éviter ces dépenses astronomiques. Le ministère américain de la Justice soutient d'ailleurs OpenAI dans son litige avec le New York Times, affirmant que l'entraînement relève généralement du fair use.
Cependant, les producteurs de contenus, tels que les créateurs et éditeurs, seraient les perdants. Si les modèles d'IA exploitent leurs œuvres gratuitement, un levier de négociation essentiel disparaît. Auteurs et artistes verraient leurs créations utilisées commercialement sans bénéfice financier. Les syndicats d'auteurs estiment que cela pourrait entraîner un manque à gagner de plusieurs milliards d'euros par an. Malgré cela, Howard Lutnick prétend vouloir « protéger les artistes » tout en autorisant l'exploitation de leurs œuvres, sans détailler comment.
La demande américaine : une aubaine pour Wall Street
La stratégie américaine mise sur l'autorégulation. Plutôt que de subir une stricte régulation gouvernementale, les entreprises d'IA instaurent leurs propres règles de conduite. Jensen Huang, directeur général de Nvidia, a exhorté les responsables du G20 à éviter des réglementations basées sur des « préjudices théoriques ». Cette approche séduit Wall Street : les valorisations d'OpenAI et Anthropic reposent sur leur capacité à innover rapidement sans contraintes juridiques lourdes. Payer des licences ralentirait l'innovation et affecterait les marges. La déclaration commune du G20 souligne que de nouvelles réglementations spécifiques à l'IA devraient être évitées, sauf pour les « considérations nouvelles ».
Paradoxalement, les litiges en cours coûtent cher aux entreprises technologiques. Frais d'avocats, risques d'indemnités, incertitude juridique impactent la rentabilité. OpenAI dépense des millions pour se défendre contre le New York Times, tandis que Google et Meta font face à des recours collectifs potentiellement lourds. Un cadre légal international favorable au fair use pourrait clore ces contentieux. Howard Lutnick a déclaré : « Nous avons besoin de cadres qui protègent les créateurs et les inventeurs, tout en évitant des barrières pour les innovateurs. »
Qui finance l'innovation technologique ? La vraie question
L'innovation en IA repose actuellement sur une subvention invisible : celle des créateurs de contenus. Auteurs, journalistes, photographes, musiciens produisent les données pour les algorithmes sans compensation financière. Ce transfert de valeur profite aux entreprises technologiques et à leurs actionnaires. Les coûts de production culturelle augmentent, mais les revenus stagnent ou diminuent. Si les créateurs ne peuvent plus vivre de leur travail, la production de contenus de qualité diminuera, et les modèles d'IA se nourriront de données appauvries.
Des solutions existent pourtant. Plusieurs pays européens testent des systèmes de licences collectives où les entreprises d'IA versent une redevance globale aux ayants droit. Le Canada envisage un mécanisme de compensation inspiré de la copie privée. Certaines startups proposent des modèles hybrides : accès gratuit aux données publiques, paiement pour les contenus premium. Ces approches allient innovation et rémunération équitable. Elles nécessitent toutefois une volonté politique que les États-Unis semblent réticents à manifester. La Chine, pourtant, a déjà mis en place de nombreuses réglementations en matière d'IA et figure parmi les signataires de la déclaration du G20. Les prochains mois seront décisifs pour déterminer qui paiera vraiment la facture de l'intelligence artificielle.
