L’intelligence artificielle menace de doubler sa consommation d’eau et d’électricité d’ici 2030, selon un rapport alarmant de l’ONU. Cette croissance exponentielle pourrait rivaliser avec les besoins énergétiques de nations entières, créant des inégalités environnementales majeures entre bénéficiaires et victimes de cette révolution technologique.
L’IA va consommer eau et électricité comme jamais, alerte l’ONU

L'intelligence artificielle s'impose comme le défi environnemental majeur de la décennie. Selon un rapport alarmant de l'Institut de l'Université des Nations Unies pour l'eau, l'environnement et la santé (UNU-INWEH), la croissance exponentielle de cette technologie menace l'équilibre des ressources planétaires. D'ici 2030, les centres de données alimentant l'IA consommeront des quantités d'eau et d'électricité comparables aux besoins de nations entières.
Intelligence artificielle : une bombe à retardement environnementale
Les chiffres révélés par Kaveh Madani, directeur de l'UNU-INWEH et lauréat 2026 du prix Stockholm Water Prize, dessinent un avenir pour le moins préoccupant. "Ce rapport n'est pas une accusation contre l'intelligence artificielle, une transformation technologique qui améliore la vie de milliards de personnes dans le monde", précise le professeur Madani. "C'est un appel à l'utiliser de manière responsable et à traiter proactivement ses impacts involontaires pour la rendre durable et équitable."
En 2025, les centres de données mondiaux ont déjà absorbé 448 térawattheures d'électricité. Traités comme un pays à part entière, ils auraient figuré au onzième rang des plus grands consommateurs d'énergie de la planète, devançant l'Arabie Saoudite. Cette consommation vertigineuse s'accompagne d'une empreinte hydrique de 4,5 trillions de litres d'eau, volume suffisant pour répondre aux besoins de plus de 600 millions d'Africains subsahariens. Ce sont précisément ces ordres de grandeur qui inquiètent l'ONU : non seulement ils révèlent une pression inédite sur des ressources déjà sous tension, mais ils annoncent une trajectoire dont le point d'arrivée, si rien ne change, dépasse les capacités de régénération naturelle de la planète.
Un doublement des besoins énergétiques prévu d'ici 2030
D'après les projections de l'ONU, la consommation électrique des centres de données devrait doubler pour atteindre 945 térawattheures en 2030, soit l'équivalent de la consommation annuelle du Japon. L'intelligence artificielle représentera alors 40% de cette demande, contre 20% aujourd'hui. Cette explosion s'explique en partie par l'usage quotidien déjà massif : ChatGPT traite environ 2,5 milliards de requêtes par jour, nécessitant 383 gigawattheures d'électricité chaque année. L'ONU calcule désormais des empreintes environnementales de taille nationale pour l'IA et les centres de données, soulignant l'ampleur d'un phénomène longtemps sous-estimé.
"Ce qui nous a le plus surpris, c'est la fréquence à laquelle les choix qui semblent les plus vertueux du point de vue carbone finissent par être pires pour l'eau ou pour les terres", explique Miriam Aczel, chercheuse à l'UNU-INWEH et auteure principale du rapport. Cette observation cruciale remet en question l'approche traditionnelle de l'évaluation environnementale, trop souvent réduite au seul prisme des émissions de CO2.
Asymétrie géographique : qui paie le prix écologique de l'IA ?
L'expansion mondiale de l'intelligence artificielle creuse des inégalités profondes entre ceux qui bénéficient de la technologie et ceux qui en supportent les externalités. En Irlande, les centres de données ont absorbé 21% de l'électricité nationale en 2023, dépassant à eux seuls la consommation de l'ensemble des foyers urbains du pays. Face à cette pression intenable, l'opérateur du réseau national a suspendu les nouvelles autorisations d'implantation autour de Dublin jusqu'en 2028.
Au Mexique, dans la région de Querétaro, l'expansion des infrastructures informatiques puise directement dans des réserves hydriques déjà fragilisées par une sécheresse prolongée. En Uruguay, les projets de centres de données particulièrement gourmands en eau ont coïncidé avec la crise de 2023 qui a épuisé les ressources d'eau douce de Montevideo, rendant l'eau du robinet impropre à la consommation pour des centaines de milliers d'habitants. D'ici 2030, l'intelligence artificielle pourrait consommer l'équivalent de l'eau utilisée par 13 milliards de personnes, selon les estimations les plus récentes.
L'effet rebond, ou le piège pervers de l'efficacité
Paradoxalement, les gains d'efficacité technologique tendent à amplifier la crise plutôt qu'à l'endiguer. Madani invoque ici l'effet rebond, également connu sous le nom de paradoxe de Jevons : "Beaucoup pensent que l'empreinte environnementale de l'IA diminue à mesure que la technologie s'améliore et que les processus deviennent plus efficaces. Mais ce n'est qu'une image partielle du problème global." Plus l'IA devient performante et accessible, plus elle est utilisée massivement, et plus sa consommation totale augmente, neutralisant les bénéfices des progrès techniques.
Les ordres de grandeur illustrent à eux seuls la complexité du défi. Une requête conversationnelle typique consomme 200 fois plus d'énergie qu'une simple classification textuelle. Générer une image mobilise 1 450 fois cette référence. Quant à une courte vidéo créée par IA, elle peut engloutir autant d'électricité que 200 000 classifications de courriers indésirables. Ces écarts vertigineux restent pourtant totalement invisibles pour l'utilisateur final, qui n'en perçoit ni le coût ni la trace.
Ce que l'ONU propose concrètement pour enrayer la crise
Face à cette urgence, l'ONU formule des recommandations qui touchent à la fois aux décideurs publics, aux entreprises technologiques et aux utilisateurs ordinaires. L'Institut UNU-INWEH appelle d'abord à repenser en profondeur l'évaluation environnementale, en intégrant simultanément les empreintes carbone, hydrique et foncière, plutôt que de les traiter en silo. Il exige ensuite une transparence accrue de la part des géants du secteur sur leurs consommations réelles, aujourd'hui largement soustraites au regard public. Le secteur de l'assurance lui-même commence à intégrer ces risques environnementaux liés à l'IA dans ses modélisations, signe que la prise de conscience dépasse désormais les seuls cercles scientifiques.
Les utilisateurs ne sont pas exemptés de responsabilité. Réduire de 30% le nombre de mots dans une requête diminue de 25% la consommation énergétique induite. "Si vous êtes trop poli, ce 's'il vous plaît' supplémentaire peut faire une énorme différence", souligne Madani avec une ironie mesurée. Être concis, privilégier les échanges textuels aux générations d'images ou de vidéos lorsque c'est possible, et s'interroger sur la réelle nécessité de chaque requête : autant de gestes modestes mais cumulativement significatifs à l'échelle de milliards d'utilisateurs.
L'infrastructure de l'IA pourrait par ailleurs générer 2,5 millions de tonnes de déchets électroniques annuels d'ici 2030, traités en grande majorité dans des économies à faible revenu aux protections environnementales insuffisantes. Seuls 32 pays hébergent des centres de données spécialisés en IA, et 90% de cette capacité se concentre dans deux nations seulement, creusant davantage les fractures géopolitiques autour du contrôle des infrastructures numériques.
"Nous avons une fenêtre étroite pour nous assurer que l'épine dorsale de la révolution technologique de notre époque se développe dans les limites planétaires", prévient Madani. Cette course contre la montre déterminera si l'humanité saura concilier progrès technologique et préservation des ressources vitales pour les générations à venir.
L'avenir de l'intelligence artificielle dépend désormais de notre capacité collective à imposer une gouvernance environnementale responsable, avant que les dépendances infrastructurelles ne deviennent irréversibles. L'Institut UNU-INWEH appelle à une action immédiate pour éviter que cette révolution technologique ne se mue en catastrophe écologique planétaire. Une préoccupation qui rejoint d'autres débats sur la souveraineté numérique, comme en témoigne la question des données personnelles au coeur des pratiques des géants du secteur, à l'image de Meta, qui accorde désormais 30 minutes sans collecte de données à ses employés.
