Le gouvernement prévoit de réduire de 13% le prix du paracétamol dès janvier 2027 pour économiser 30 millions d’euros par an. Mais cette décision menace un investissement de 140 millions d’euros consacré à la relocalisation de la production française, alors que les coûts locaux dépassent de 60% ceux de l’Asie.
Paracétamol : le calcul qui fragilise 140 millions d’euros de relocalisation

Le gouvernement envisage d'économiser 30 millions d'euros annuels en réduisant de 13% le prix du paracétamol à partir de janvier 2027. Mais ce gain budgétaire risque de compromettre un projet d'investissement de 140 millions d'euros destiné à relocaliser la production française du médicament le plus consommé du pays. L'équation ne tient pas : comment justifier une baisse tarifaire au moment précis où les laboratoires doivent absorber des surcoûts de production de 60% par rapport à l'Asie ?
L'équation impossible : 30 millions d'économies pour 140 millions d'investissement
Le Comité économique des produits de santé (CEPS) projette de faire passer le prix fabricant hors taxes du paracétamol de 0,76 euro à 0,66 euro par boîte. Cette réduction de 13,04%, soit 10 centimes exactement, générerait 30 millions d'euros d'économies annuelles pour l'Assurance maladie. Un montant qui peut sembler conséquent jusqu'à ce qu'on le compare aux 140 millions d'euros investis collectivement par Opella, Upsa, Seqens et l'État pour relocaliser la chaîne de production.
Une réduction de 13% qui ne suffit pas à justifier les surcoûts
Les laboratoires ont investi massivement depuis 2020. Opella a consacré 36 millions d'euros à la relocalisation du principe actif, Upsa 17 millions. L'État a abondé à hauteur de 70 millions pour soutenir cette réindustrialisation stratégique. Ces sommes devaient permettre de produire dès 2027 les premières boîtes de paracétamol entièrement françaises, via l'usine Seqens en Isère. Pourtant, la baisse tarifaire annoncée intervient moins de cinq mois avant le démarrage effectif de cette production relocalisée.
Le calcul des laboratoires : 60% de coûts supplémentaires en France
Produire le principe actif du paracétamol en France coûte au minimum 60% plus cher qu'en Asie. Ce différentiel structurel inclut les salaires, les normes environnementales, les charges sociales et les coûts énergétiques. Les industriels avaient donc demandé une revalorisation de 10 centimes, portant le prix à 0,86 euro par boîte, pour compenser partiellement ce surcoût. Ils obtiennent l'inverse : une baisse de 10 centimes. "C'est incompréhensible. On a reçu le courrier le jeudi soir, à 19 heures, moins de cinq mois avant la production des premières boîtes 100% françaises", déplore un porte-parole d'Opella auprès d'Hospimedia.
Les vraies économies pour la Sécurité sociale : minimes face aux enjeux
Les 30 millions d'euros annoncés représentent-ils réellement un levier budgétaire significatif ? La réponse est nuancée. Le paracétamol pèse 371,6 millions d'euros dans les comptes de l'Assurance maladie, mais ce montant ne constitue que 1,1% des dépenses totales de médicaments remboursés, évaluées à 33,5 milliards d'euros. Les laboratoires contestent d'ailleurs le chiffre de 30 millions, estimant les économies réelles entre 15 et 20 millions d'euros seulement.
1,1% des dépenses de médicaments remboursés en question
Avec 430,3 millions de boîtes distribuées entre juillet 2024 et juin 2025, le paracétamol reste le médicament le plus consommé en France. Mais son poids budgétaire demeure marginal. Le prix n'a connu que trois révisions depuis 2000 : en 2003, 2005 et 2015. Depuis 2020, un moratoire gouvernemental gelait toute modification tarifaire pour protéger le projet de relocalisation. Ce bouclier expire le 1er janvier 2027, date choisie par le CEPS pour appliquer la baisse.
L'arbitrage révèle une tension classique entre maîtrise comptable immédiate et investissement stratégique de long terme. D'un côté, la Sécurité sociale, structurellement déficitaire, cherche des économies partout. De l'autre, la souveraineté sanitaire, érigée en priorité nationale depuis la crise du Covid-19, exige des capacités de production autonomes. Réconcilier ces deux logiques suppose d'accepter temporairement des coûts supérieurs, le temps que les économies d'échelle et l'optimisation industrielle réduisent l'écart avec les prix asiatiques. Le gouvernement semble refuser ce délai.
Les laboratoires face au choix : produire en France ou délocaliser
"C'est insensé. C'est tout l'inverse de ce qu'on a demandé", s'insurge un porte-parole d'Upsa. Les industriels se retrouvent acculés à un dilemme économique brutal : continuer à produire en France à perte, ou renoncer progressivement à la relocalisation pour préserver leurs marges. Le site Upsa d'Agen emploie 1 600 personnes. Celui d'Opella à Lisieux et Compiègne représente des centaines d'emplois supplémentaires. Tous pourraient être fragilisés.
Opella et Upsa demandent une revalorisation de 10 centimes
Les deux laboratoires avaient formulé une demande précise : porter le prix fabricant à 0,86 euro, soit une hausse de 10 centimes par rapport au tarif actuel de 0,76 euro. Ils justifiaient cette augmentation par les surcoûts structurels de la production française et par l'absence de révision tarifaire depuis 2015, soit plus de dix ans. Le ministre de l'Industrie, Sébastien Martin, doit recevoir les représentants des laboratoires pour négocier. Mais la marge de manœuvre semble étroite : le CEPS a déjà notifié sa décision.
Risque de fragilisation économique des sites français
Un acteur de premier plan du dossier confie à France Inter : "S'ils maintiennent cette baisse du prix, le projet pourrait être fragilisé." Concrètement, les laboratoires pourraient réduire leurs volumes de production en France, maintenir l'importation asiatique du principe actif, voire fermer progressivement certaines lignes. Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France, alerte également sur l'impact pour les pharmacies : la baisse du prix fabricant réduira mécaniquement leurs marges sur chaque boîte vendue, dans un contexte où les comptes des officines sont déjà déficitaires.
Scénarios d'impact : vers un abandon progressif de la production française ?
Trois trajectoires se dessinent. Première option : le gouvernement maintient sa décision, les laboratoires absorbent les pertes temporairement puis réduisent progressivement leur engagement français. Deuxième option : une négociation de dernière minute aboutit à un compromis, avec une baisse modérée ou un gel tarifaire compensé par des aides publiques. Troisième option : le projet de relocalisation se poursuit malgré tout, mais au prix d'une rentabilité dégradée qui pèsera sur les futurs investissements industriels. Dans tous les cas, le message envoyé aux industriels est ambigu : l'État encourage la relocalisation tout en refusant d'en assumer le coût économique réel.
Le paracétamol cristallise ainsi une contradiction française : vouloir simultanément l'indépendance sanitaire et les prix les plus bas possibles. Or, comme le rappellent les experts du secteur, la sécurité d'approvisionnement a un prix. Reste à savoir si la France est prête à le payer, ou si elle préférera continuer à dépendre des chaînes logistiques asiatiques, quitte à subir les prochaines pénuries.
