On s’est longtemps trompés de décor : l’automatisation ne s’installe pas seulement dans les usines, elle s’installe dans les bureaux. Avec les “agents” et le “vibe coding”, l’intelligence artificielle ne se contente plus d’aider : elle agit. Et ce choc de vitesse pourrait devenir un choc systémique, bien avant 2030. Pour dire les choses autrement, et paraphraser l’autre : Nous sommes en guerre, et cette fois, cette guerre est bien partie pour durer, et faire beaucoup, beaucoup de « morts ». A commencer par le monde que nous connaissons aujourd’hui…
Intelligence artificielle : agents et “vibe coding” peuvent faire vaciller les cols blancs — et l’économie — avant 2030

On s’est longtemps trompés de décor. On imaginait l’automatisation dans les usines, au milieu des bras robotisés. Or, la nouvelle chaîne de montage s’installe dans les bureaux. Sur nos écrans. Dans nos boîtes mail. Dans les logiciels qui font tourner l’entreprise.
Le mot qui résume cette bascule, c’est agent : non plus une intelligence artificielle qui aide ponctuellement, mais un système capable d’exécuter une tâche de bout en bout en se connectant à des outils, en récupérant des données, en rédigeant, en décidant, en relançant, en validant, en archivant. Une sorte d’employé logiciel.
Et le “vibe coding”, derrière son nom un peu idiot, n’est que la vitrine la plus spectaculaire de ce changement : décrire l’intention (“fais-moi un outil qui…”) et laisser la machine écrire, tester, corriger, livrer. Le geste technique se transforme en conversation. Le coût marginal de production s’écrase.
Le risque, désormais, n’est pas “une transformation du travail”. Le risque, c’est un choc de vitesse. Une course où l’entreprise qui remplace 30 % de ses tâches en trois mois survit, et celle qui négocie pendant un an s’effondre. Et comme l’économie des métropoles est suspendue à la solvabilité des cols blancs, l’onde de choc peut devenir systémique.
Le point politique aveugle : ceux qui se croyaient protégés
Dans la sociologie française, les cols blancs ne sont pas seulement des salariés. Ils sont une promesse : études longues, emploi stable, crédit immobilier, ascenseur social “raisonnable”. Ils irriguent l’électorat de la droite classique, du centre macroniste, et d’une partie de la gauche sociale-démocrate.
C’est précisément ce bloc-là qui peut être déstabilisé : non par une crise “classique”, mais par une crise où l’on découvre qu’un grand nombre d’emplois de bureau étaient une collection de procédures — et qu’une procédure, une machine adore ça.
Pendant ce temps, les catégories populaires et les classes modestes, celles qui ont déjà l’habitude des chocs, accepteront n’importe quel emploi pour tenir. Les amortisseurs sociaux — assurance chômage, accompagnement, formation — risquent alors un scénario de saturation : non pas parce qu’ils sont mal pensés, mais parce qu’ils n’ont pas été dimensionnés pour absorber massivement des cadres endettés, parfois durablement inreclassables dans leur ancien niveau de salaire.
C’est là qu’on redescend brutalement la pyramide des besoins. Quand le salaire disparaît, la priorité n’est plus “s’épanouir”, mais payer le loyer, le crédit, la voiture, l’énergie. Le socle. Le ventre.
Le domino économique : emploi, crédit, immobilier, consommation
Si les agents se diffusent vite, le choc ne s’arrête pas au chômage. Il mord immédiatement sur le crédit. Les défaillances peuvent grimper en chaîne : crédits immobiliers, crédits à la consommation, leasing automobile, dettes professionnelles. Ce qui était perçu comme “solide” — un CDI cadre, un revenu régulier — cesse d’être une garantie.
Or, un crédit est une histoire qu’on raconte au futur : “je te prête aujourd’hui parce que je crois que tu seras solvable demain”. Si cette croyance vacille pour une masse de cols blancs, c’est tout le système qui se met à trembler. La banque n’a pas besoin d’une catastrophe totale pour souffrir : il suffit que tombe une catégorie qu’elle croyait statistiquement sûre, et que la chute soit corrélée, simultanée, sectorielle.
L’immobilier devient alors le théâtre de la grande inversion. Les grandes villes vivent de l’idée qu’il faut être là où sont les bons emplois. Si ces emplois disparaissent ou se raréfient, les loyers deviennent absurdes, les achats impossibles, et l’on peut voir apparaître une désertification sélective : des locataires qui rompent les baux, des propriétaires qui vendent sous contrainte, des quartiers conçus pour une classe moyenne supérieure consommatrice… qui n’existe plus au même niveau.
Et derrière l’immobilier, c’est la consommation qui décroche. Le tourisme, la restauration, les loisirs payants, les services urbains “de confort”, la livraison à domicile, tout ce qui dépendait de dépenses non essentielles mais régulières. Le détail glaçant, c’est que les machines, elles, ne consomment pas. Elles ne partent pas en vacances. Elles n’achètent pas de canapé. Elles ne remplissent pas un panier moyen.
L’exode et la nouvelle géographie sociale
Quand la vie urbaine devient trop chère et que le travail de bureau ne garantit plus rien, une partie des urbains cherchera l’air là où il est moins cher. Surtout ceux qui sont les plus mobiles : sans enfants, ou avec un ou deux enfants, prêts à casser un bail, à vendre, à se déplacer. Des zones rurales à bas prix, parfois autour de 1 000 euros le mètre carré, deviendront des terres de repli.
Ce déplacement ne serait pas seulement géographique. Il serait culturel. On pourrait voir émerger une nouvelle classe sociale : d’anciens cols blancs, vivant plus frugalement, réclamant une protection collective de type revenu universel, et reconstruisant un quotidien fait de loisirs numériques, de communautés en ligne, et de vie “low cost” dans un cadre verdoyant.
Cela peut sembler presque paisible sur le papier. Mais l’effet systémique ne l’est pas. Car si des millions de personnes basculent rapidement vers une vie de sobriété contrainte, l’économie qui vivait de leur aisance s’effondre mécaniquement.
Les gagnants inattendus
Dans un tel paysage, tout ne s’écroule pas. Certaines activités prospèrent précisément parce que la société s’appauvrit. Quand on renonce au neuf, on se rabat sur l’occasion. La seconde main devient une économie centrale. Les plateformes de revente et de petites annonces peuvent exploser, parce qu’elles correspondent exactement à ce nouveau régime : faire circuler des objets au lieu d’en produire. Transformer la consommation en recyclage organisé.
Le plus inquiétant n’est pas la technologie. C’est la vitesse et l’aveuglement
Les institutions — droit du travail, assurance chômage, formation, logement, fiscalité — sont des paquebots. Les agents IA sont des vedettes rapides. Les paquebots ont disparu très rapidement, incapables de résister à la promesse du vol transatlantique confortable et sûr. Ce qui prenait quatre jours à une semaine, avec les aléas météorologiques, pouvait tout d’un coup s’accomplir en 11 heures, puis 10, puis 8...
Si l’on attend de voir les dégâts pour agir, il sera trop tard pour amortir le choc. Car un système complexe ne s’effondre pas quand il est attaqué frontalement : il s’effondre quand il est attaqué au même endroit, partout, en même temps.
Et l’endroit attaqué, aujourd’hui, c’est le cœur invisible de l’économie moderne : le travail de bureau. Inquiétant dans une économie comme l’économie française qui tire l’essentiel de sa richesse des services et du secteur tertiaire !
La France n’est pas une économie “d’usines”, mais une économie de services
Sur 30,5 millions d’emplois, 24,5 millions se trouvent dans le tertiaire, soit 76,6 % des postes. L’industrie, elle, pèse 3,4 millions d’emplois ; la construction 1,9 million ; l’agriculture 0,6 million. Dit autrement : si l’intelligence artificielle mord sur le tertiaire, elle ne touche pas une périphérie. Elle touche le cœur.
Un peu d’histoire pour comprendre : Juste après-guerre, le pays est encore “terre et usine”. En 1946, on compte environ 7 405 000 actifs agricoles (population agricole active). Côté ouvriers, la série longue Insee comparable par catégories socioprofessionnelles ne donne pas un point strictement en 1946, mais le repère le plus proche, 1954, indique 7 511 000 ouvriers : un ordre de grandeur qui dit tout d’une France encore massivement productive au sens physique du terme. Trente ans plus tard, au millésime de recensement utilisé dans les séries longues, 1975, le paysage a déjà basculé : les agriculteurs exploitants ne sont plus que 1 691 000, tandis que les ouvriers culminent autour de 7 781 000 — apogée de la société industrielle, et début du reflux agricole. Puis la marée se retire à son tour du côté ouvrier : en 2006, on descend à 533 819 agriculteurs exploitants et 6 966 994 ouvriers (population active 15-64 ans) ; et en 2024, à 392 000 agriculteurs exploitants et 5 843 000 ouvriers. Autrement dit, en deux générations, la France a vu fondre ses métiers “ancrés” — ceux qui cultivent, extraient, fabriquent — au profit d’une économie de services. Et c’est précisément ce déplacement qui rend le choc actuel si dangereux : quand l’emploi dépend majoritairement de tâches tertiaires, l’automatisation du bureau ne menace pas un secteur. Elle menace la structure entière.
C’est pour cela que “seulement” 20 % des emplois tertiaires menacés suffisent à déclencher une crise majeure. Vingt pour cent de 24,5 millions, c’est 4,9 millions d’emplois. À elle seule, cette perte dépasse l’ensemble de l’emploi industriel français. Or 4,9 millions de ménages fragilisés, ce n’est pas seulement du chômage : c’est une chaîne de dominos. Les amortisseurs sociaux se saturent, les impayés augmentent, les défauts de crédit se multiplient, l’immobilier urbain se retourne, et la consommation — notamment celle qui fait vivre des pans entiers de l’économie des métropoles — se contracte brutalement.
À 30 %, on change d’échelle : 7,35 millions d’emplois, c’est le seuil où le problème n’est plus “reclasser”, mais “absorber”. Absorber en même temps des millions de trajectoires individuelles cassées, des finances publiques sous tension, des collectivités locales touchées, un marché du logement déréglé, et un système bancaire qui voit le risque se diffuser partout. La société ne s’adapte plus, elle se défend — et les arbitrages deviennent politiques, donc explosifs.
Et à 50 %, ce n’est plus une crise : c’est un changement de régime économique et osons le dire, carrément une apocalypse. La moitié du tertiaire, c’est 12,25 millions d’emplois !! À ce niveau, l’État-providence est pris en tenaille : il doit dépenser un « pognon de dingue » (chômage, aides, santé, accompagnement) au moment même où ses recettes s'effondrent (moins de salaires, moins de cotisations, moins de TVA, moins de transactions). C’est la définition d’un risque systémique : quand les mécanismes censés amortir le choc deviennent eux-mêmes fragilisés par le choc.Soyons clairs : la France, en tant qu’état, ne peut mathématiquement PAS résister à un remplacement de 50 % de ses emplois du secteur tertiaire par l’IA en trois ans. C’est tout simplement impossible. Or, ce scénario est possible.
Le drame des jeunes actuellement au lycée ou en études supérieures : le mur de « l’inemployabilité »
Et il y a une autre bombe à retardement, plus silencieuse encore, parce qu’elle n’a pas encore de visage : les jeunes. Ceux qui sont aujourd’hui au lycée ou dans le supérieur s’apprêtent à entrer sur un marché du travail qui se referme comme une porte coupe-feu. Historiquement, on “démarrait” en bas de l’échelle : junior en cabinet, assistant en entreprise, analyste débutant, chargé de mission… Or ce sont précisément ces postes d’entrée de carrière, faits de tâches standardisées (recherche, tri, rédaction, reporting, mise en forme, contrôle, procédures), que les agents d’intelligence artificielle avalent le mieux.
Le résultat est cruel : non seulement il y aura moins de postes, mais la marche pour y accéder sera plus haute, parce que les entreprises n’auront plus besoin de débutants pour produire. Elles voudront des profils capables de piloter, d’arbitrer, de concevoir — et donc déjà expérimentés. C’est un piège logique : comment acquérir l’expérience si les emplois qui la donnent disparaissent ?
Dans ce paysage, beaucoup de filières généralistes risquent de produire des diplômés qui se heurtent à un mur d’inemployabilité, ou à des emplois très en dessous de leur niveau de qualification, avec déclassement et colère à la clé.
Les exceptions existeront, mais elles seront étroites : ceux qui auront une vraie compétence rare, mesurable, “dure” — et en particulier une formation d’ingénieur solidement arrimée aux mathématiques et à l’informatique, avec une spécialisation en intelligence artificielle — auront davantage de chances de rester du côté des gens qui conçoivent la machine plutôt que du côté de ceux que la machine remplace. Le reste découvrira une vérité brutale : le diplôme protège… tant qu’il donne accès à une rareté. Quand la rareté s’évapore, le diplôme devient un papier très cher. Ajoutons à ce sujet que ce mur d’inemployabilité provoquera un autre risque systémique qui s’ajoutera aux autres : des centaines de milliers, et rapidement peut-être, des millions de prêts étudiant vont basculer en défaut de paiement. Avec des parents, cautions derrière, eux-mêmes incapables d’honorer leurs engagements ! En même temps qu’ils seront pris à la gorge par leur perte d’emploi et leurs crédits immobiliers, leasing auto, etc etc...
Bref, vous l’avez compris. Cet article, je ne l’ai pas écrit de gaité de coeur. Mais une succession de signaux faibles, et même d’ailleurs, une simultanéité de signaux faibles, me font penser que le vibe coding, et les agents IA, vont totalement bouleverser le monde que nous connaissons en un rien de temps. Si vous avez tenu jusqu’ici, vous avez compris.
À vous, maintenant, de vous y préparer en chevauchant le dragon de l’IA, en y consacrant donc, plusieurs heures... par jour ! Ou bien décidez de partir vous mettre à l’abri du chaos à la campagne, pour apprendre à faire tourner un potager, élever des poules et des cochons, produire votre électricité, couper votre bois, et puiser et filtrer votre eau. La base ! Qui a été le quotidien de l’immense majorité des Français pendant des siècles (pour ne pas dire des millénaires) jusqu’au milieu des Trente Glorieuses. C’était hier. Ce ne sera plus notre demain.

