La guerre des prix détruit notre agriculture : un autre modèle est possible

Le rapport du Sénat sur les marges dans l’agriculture et la grande distribution met enfin des mots sur une réalité que beaucoup vivent depuis des années : la guerre des prix fragilise toute la chaîne alimentaire.

Ludovic Brindejonc Hd
By Ludovic Brindejonc Published on 30 mai 2026 9h00
Climat Agriculture Printemps2025
La guerre des prix détruit notre agriculture : un autre modèle est possible - © Economie Matin
100 EUROSLa valeur moyenne du gaspillage alimentaire s'élève à 100 euros par habitant par an

Agriculteurs, industriels, PME agroalimentaires… tous subissent les conséquences d'un système devenu excessivement court-termiste, où la pression permanente sur les prix finit par détruire la valeur, l'investissement et la confiance.

Le constat est clair : la répartition de la valeur est profondément déséquilibrée au détriment de l'amont agricole et industriel : 8% des dépenses alimentaires reviennent aux agriculteurs et 14 % aux industriels*. Les sénateurs parlent même de « relations commerciales brutales » et d'un « climat de peur » dans certaines négociations. Mais ne nous y trompons pas : ce serait trop facile de désigner uniquement la grande distribution. Le problème est plus large. Il traverse toute la chaîne, depuis les marchés financiers qui dictent les cours, jusqu'aux industriels qui arbitrent en fonction des opportunités, en passant parfois par les agriculteurs eux-mêmes, pris au piège d'un système qui les dépasse.

Car il faut le dire : l'agriculteur exerce un métier-passion. Il aime produire, transmettre, nourrir. Et c'est précisément cette passion qui le rend vulnérable. Trop souvent, faute d'alternative, il finit par se laisser guider par les logiques financières, par les fluctuations des cours, par des choix de débouchés qu'il ne maîtrise pas vraiment. Ce que révèle le rapport, c'est surtout la limite d'un modèle fondé presque exclusivement sur la recherche du prix le plus bas, dont personne ne sort gagnant sur la durée.

Pourtant, un autre modèle existe déjà.

Depuis plusieurs années, Agri-Éthique démontre qu'il est possible de construire des filières robustes, transparentes et équilibrées, où chacun retrouve sa place : producteurs, industriels, distributeurs et consommateurs. Notre conviction est simple : il n'y aura pas de transition agroécologique sans juste rémunération des agriculteurs. Opposer compétitivité et transition est une erreur. L'une ne peut fonctionner sans l'autre.

Le sujet du prix reste encore tabou. Beaucoup d'agriculteurs n'osent même plus en parler, par peur de perdre leurs débouchés. Alors on multiplie les primes, les dispositifs correctifs, les « pansements », sans traiter le fond du problème : si le prix n'intègre pas réellement les coûts de production et les investissements nécessaires à la transition, aucune transformation durable ne sera possible.

Le rapport sénatorial insiste sur plusieurs leviers essentiels : transparence, contractualisation pluriannuelle, médiation indépendante, renforcement des relations commerciales équilibrées. C'est précisément ce que nous appliquons depuis des années chez Agri-Éthique à travers la contractualisation tripartite entre agriculteurs, transformateurs et distributeurs.

Pourquoi cela fonctionne-t-il ? Parce que certains acteurs économiques ont compris qu'il était extrêmement risqué de piloter leur activité uniquement sur des marchés hyper-volatils. Dans un monde marqué par les crises géopolitiques, climatiques et énergétiques, continuer à spéculer sur les matières premières agricoles revient à rendre notre système encore plus instable. Et derrière chaque « coup » réussi sur les marchés, il y a souvent un agriculteur qui en paie le prix, sans même le savoir.

Il faut revenir à nos vrais métiers. Produire. Transformer. Distribuer. Nourrir.

Car dans la spéculation, il y a toujours un gagnant… et un perdant. Et trop souvent, le perdant est celui qui produit. La robustesse des filières ne se construit pas en écrasant ses fournisseurs pour obtenir le prix le plus bas. Elle se construit dans la confiance, la transparence et la capacité collective à traverser les crises ensemble. Je parle volontairement de robustesse plutôt que de résilience : il ne s'agit pas simplement de subir les chocs et de s'adapter après coup, mais d'anticiper ensemble les obstacles pour mieux les contourner.

Bien sûr, la réglementation peut inciter et protéger. Mais elle ne fera jamais tout. Aucun texte ne remplacera la confiance entre les acteurs économiques. C'est le cumul de la transparence, de la contractualisation de long terme, du partage équitable de la valeur et de la médiation indépendante qui permettra de rééquilibrer durablement les rapports de force.

Préserver notre agriculture et notre souveraineté alimentaire exige aujourd'hui du courage collectif et une vision de long terme. N'attendons pas d'aller dans le mur pour agir. C'est d'ailleurs le principe que nous répétons à nos enfants chaque jour : prévenir vaut mieux que guérir.

Ludovic Brindejonc Hd

directeur du label Agri-Éthique et porte-parole des 4 600 agriculteurs engagés dans cette démarche de commerce équitable français.

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