Claudio Wewel, stratégiste changes chez Bank J. Safra Sarasin, analyse la progression de l’or depuis juillet et ses perspectives à court et moyen terme. L’expert anticipe 4 600 dollars l’once d’ici fin 2026 et 5 000 dollars à l’horizon douze mois, portée par les inquiétudes relatives au dollar et à la dette américaine. Les rapatriements d’or des banques centrales et les flux massifs vers les ETF aurifères illustrent une diversification croissante des réserves de change.
Le rebond estival de l’or ravive les craintes d’une dépréciation du dollar

Depuis la mi-juillet, le cours de l'or au comptant a fortement progressé, gagnant près de 10 % pour s'établir aujourd'hui autour de 4 414 dollars l'once. Bien que ce niveau reste encore nettement inférieur au record historique de 5 589 dollars l'once, cette hausse traduit-elle une amélioration des perspectives pour l'or à l'approche des derniers mois de l'année ? Quel niveau anticipez-vous pour le cours de l'or en décembre et à horizon douze mois ?
Le vif rebond estival de l'or a largement reflété le repli du dollar américain. Deux évolutions majeures ont alimenté ce mouvement. Lors de la réunion de la Fed en juillet, les déclarations de son président, Kevin Warsh, ont laissé les marchés dans l'incertitude quant à la fonction de réaction de la banque centrale. Cette situation a suscité des interrogations sur la détermination de l'institution à contenir l'inflation. L'annonce par le Trésor américain de son intention de doubler au minimum ses rachats d'obligations a encore accru l'incertitude. De telles opérations risquent en effet de fausser les signaux de marché mêmes dont Kevin Warsh avait auparavant souligné l'importance pour déterminer l'orientation monétaire appropriée.
Son discours à Jackson Hole a apaisé les craintes que la Fed puisse tolérer trop longtemps une inflation supérieure à son objectif. Nous estimons néanmoins que les inquiétudes relatives à une dépréciation du dollar devraient persister. Elles pourraient ponctuellement ressurgir au gré des événements politiques. En l'absence d'importants flux vers les valeurs refuges, nous anticipons une hausse du cours de l'or à 4 600 dollars l'once d'ici à la fin de l'année. Nous prévoyons un cours de 5 000 dollars à la fin de l'année prochaine, tout en soulignant l'existence de risques significatifs à la hausse.
Parmi les facteurs susceptibles de soutenir le cours de l'or (la soutenabilité budgétaire et le niveau élevé de la dette américaine, la perspective d'un nouvel affaiblissement du dollar, la demande des banques centrales et la persistance des incertitudes géopolitiques), lesquels devraient selon vous jouer le rôle le plus important ?
Fondamentalement, le cours de l'or est déterminé par les taux d'intérêt réels et les fluctuations du dollar américain. Compte tenu de notre anticipation d'un dollar légèrement plus faible à moyen terme, nous prévoyons une progression modérée de l'or d'ici à la fin de l'année. Les mouvements de prix les plus marqués ont toutefois généralement été provoqués par une forte hausse de la demande de valeurs refuges liée à des événements politiques.
Par le passé, l'or a réagi à des événements non monétaires, tels que les attentats du 11 septembre ou le vote en faveur du Brexit. Les évolutions récentes montrent cependant qu'il réagit particulièrement fortement aux menaces pesant sur la sécurité du système financier, comme lors de la crise des subprimes ou face aux craintes d'une dépréciation du dollar. Nous pensons que ce dernier facteur restera un moteur important. La soutenabilité budgétaire de la dette fédérale américaine se détériore. Parallèlement, les États-Unis s'éloignent de leur rôle traditionnel de garant de la sécurité et de la stabilité mondiales. Cette évolution conduit également les banques centrales et les investisseurs à accroître leurs avoirs en or.
Les tensions internationales, notamment la guerre qui se poursuit dans la région du Golfe et le différend commercial entre les États-Unis et le Canada, pourraient expliquer la décision de la banque centrale néerlandaise de conserver ses réserves d'or plus près du territoire national. D'autres banques centrales pourraient-elles suivre son exemple ?
Le rôle mondial des États-Unis a profondément évolué et la confiance dans leurs institutions diminue. Dans ce contexte, la nécessité de répartir les réserves d'or entre un éventail plus diversifié de lieux de conservation est de plus en plus largement reconnue. Outre la banque centrale néerlandaise, la France a annoncé plus tôt cette année avoir rapatrié ses réserves d'or. Des débats similaires ont eu lieu en Allemagne et en Italie. Cela laisse présager de nouveaux rapatriements d'or à l'avenir.
Les encours des ETF (fonds indiciels cotés) adossés à l'or progressent, avec des entrées nettes de 3 milliards de dollars en juillet. Cette tendance s'est-elle poursuivie en août ? Quel rôle la demande d'investissement joue-t-elle par rapport à la demande physique ?
Selon le World Gold Council, les entrées nettes dans les ETF adossés à l'or se sont sensiblement accélérées en août. Elles ont représenté 120 tonnes d'or, soit une valeur de 18 milliards de dollars. Il s'agit du niveau le plus élevé depuis janvier 2026. À l'époque, les ETF aurifères avaient enregistré des flux comparables, dans un contexte d'inquiétudes concernant l'indépendance de la Fed et de menaces américaines de s'emparer du Groenland par la force militaire.
Au cours de la dernière décennie, la demande d'investissement a représenté en moyenne environ un quart de la demande totale. Cette proportion a nettement augmenté depuis 2025. La hausse des prix commence à peser sur la demande de bijoux, tout en attirant davantage d'investisseurs.
